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Research

Entre souci d’universalité et considérations patriotiques – langues en concurrence à l’époque de Linné

Author:

Jean-Francois Battail

Paris-Sorbonne, FR
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Abstract

During Linné’s lifetime (1707–1778), Swedish gained recognition as a language of culture. Established in 1739, the Swedish Academy of Science of which the botanist was one of the founding members decided to publish its Acts in Swedish for patriotic purposes. However, Linné himself returned to Latin as a scientific language in the interest of precision and universality. Additionally, French, which was widely used in Europe at the time, offered a further alternative for scientific communication. The Age of Liberty in Sweden is characterized by lively debates pro et contra on the merits of the different idioms competing for the status of “philosophical language”.

 

Résumé

Du vivant de Linné (1707–1778), le suédois acquiert ses lettres de noblesse comme langue de culture. Instituée en 1739, l’Académie des sciences de Stockholm dont le botaniste est l’un des fondateurs décide de publier ses Actes en suédois par souci d’utilité publique. Cependant, Linné lui-même revint au latin comme langue scientifique par souci de précision et d’universalité. Par ailleurs, le français alors très en vogue offrait une alternative en matière de communication scientifique. L’Ère de la liberté en Suède est marquée par de vifs débats pro et contra concernant les mérites des différents idiomes en concurrence comme « langue philosophique »

 

Mots-clefs: Suède; Ère de la liberté; Carl von Linné; latin vs langues vernaculaires; langue suédoise; langue française

How to Cite: Battail, J.-F. (2019). Entre souci d’universalité et considérations patriotiques – langues en concurrence à l’époque de Linné. Nordic Journal of Francophone Studies/ Revue Nordique Des Études Francophones, 2(1), 38–48. DOI: http://doi.org/10.16993/rnef.23
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  Published on 29 Aug 2019
 Accepted on 16 Aug 2019            Submitted on 05 Apr 2019

En matière de concurrence linguistique, la Suède de Linné constitue un observatoire particulièrement intéressant. Le suédois gagne du terrain et conquiert ses lettres de noblesse, mais le français joue aussi un rôle non négligeable dans les échanges scientifiques et intellectuels, notamment entre les académies des sciences de Stockholm et de Paris, tandis que le latin, au moins officiellement, garde une position forte. C’est dans une perspective nordique, et avant tout suédoise, que je me propose d’évoquer ce drame triangulaire mettant aux prises l’idiome national, les influences étrangères et l’intemporelle langue des doctes.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais faire deux remarques préliminaires. D’abord, il n’est ni possible ni souhaitable de tracer des frontières trop tranchées entre belles-lettres, érudition et science, même si une spécialisation croissante s’observe au cours du XVIIIe siècle. Quelle que fût la branche d’activité, rien n’aurait pu s’accomplir si l’on n’avait disposé d’une langue écrite suffisamment précise et formalisée pour se prêter à l’expression aussi bien littéraire que scientifique. En Suède, une étape décisive est franchie au XVIIIe siècle dans la conquête de cet instrument, mais, et c’est mon second point, il faut aussi évoquer, ne serait-ce qu’à grands traits, les étapes qui ont précédé ; sans cette perspective historique, il serait difficile d’apprécier la situation et de mesurer le chemin accompli en quelque deux siècles.

L’événement fondateur est sans conteste la Réforme qui marque l’entrée des pays scandinaves dans les Temps Modernes. Car pour les premiers luthériens, une des tâches les plus urgentes était de donner les écritures saintes au peuple, ce qui impliquait qu’on traduisît la Bible en langue vulgaire. Une telle entreprise tenait de la gageure car à l’exception de l’islandais, rompu à l’expression littéraire depuis des siècles, les langues nordiques n’avaient pas encore accédé au rang de langues de culture. Il n’y avait ni dictionnaires ni grammaires, et les premiers traducteurs furent confrontés à de nombreux problèmes. D’où le besoin d’un travail acharné pour pallier les carences syntaxiques et forger les concepts dont on ne disposait pas directement. Une première traduction suédoise du Nouveau Testament apparaissait dès 1526. En terre allemande, Luther montrait la voie en 1534 avec sa propre traduction des écritures saintes en langue vernaculaire. Deux ans plus tard, une version suédoise des psaumes de David voyait le jour, puis, en 1541, ce premier chef-d’œuvre linguistique et stylistique qu’est la Bible de Gustave Vasa (Biblia, thet är all then helgha scrifft på swensko), à la fois expressive et solennelle. Sous l’impulsion des premiers réformateurs Olaus Petri et Laurentius Andreæ, tout un travail conscient s’était opéré sur la langue maternelle. Retouché ultérieurement par l’archevêque Laurentius Petri en conformité avec les nouvelles éditions de la Bible de Luther, ce livre fondateur – réimprimé plusieurs fois sans grandes modifications, notamment en 1618 (« Bible de Gustave Adolphe ») et en 1703 (« Bible de Charles XII ») – est resté la version de référence jusqu’en 1917. En Finlande aussi, partie orientale du royaume suédois où le finnois était la langue majoritaire, l’évêque d’Åbo Mikael Agricola, formé à Wittenberg, publie un abécédaire, un livre de prières et, en 1548, une traduction du Nouveau Testament ; il faudra cependant attendre 1642 pour que toute la Bible soit traduite en finnois.

Le Danemark, précocement touché par les vents nouveaux, connaît une évolution comparable à celle de la Suède. Dès 1524 paraît une première traduction danoise du Nouveau Testament signée Hans Mikkelsen, mais stylistiquement peu satisfaisante, ce qui incite à de nouveaux efforts. L’humaniste et linguiste Christiern Pedersen s’attelle à la tâche. Il procure une nouvelle version des évangiles nettement supérieure à celle de Mikkelsen (1529), traduit du latin les psaumes de David (1531) ; surtout, il est l’artisan principal de la « Bible de Christian III » (Biblia, det er det gantske hellige scrifft, udsæt paa danske) qui paraît en 1550 et sera, elle aussi, maintes fois rééditée.

Porté par l’enthousiasme des premiers réformateurs, ce travail linguistique et littéraire a été d’une importance capitale en établissant des normes pour la pensée et l’expression écrite. La Bible était encore trop chère pour être accessible à tous, mais, à terme, elle allait être la propriété du peuple ; et elle a été le creuset où se sont forgés les genres de la littérature moderne. Pour mesurer l’importance de ces traductions, on peut évoquer a contrario le cas du seul pays nordique qui n’ait pas eu droit à sa propre Bible. La Norvège était alors affaiblie et peu peuplée, dépendante du Danemark, et elle ne possédait ni pouvoir central pouvant susciter un tel projet, ni humaniste compétent capable de le réaliser. Les Norvégiens durent se contenter de la Bible danoise, ce qui entraîna une dévitalisation de la culture autochtone et de l’idiome national qui en vint à être un dano-norvégien (d’où les vigoureuses tentatives de re-norvégianisation à l’époque du romantisme national).

Malgré les efforts déployés au service de la langue maternelle dans la première moitié du XVIe siècle, le suédois et le danois reculèrent cependant lorsque les controverses religieuses, attisées par l’offensive de la Contre-Réforme et les rivalités entre confessions protestantes, incitèrent les théologiens à revenir au latin – et à Aristote, honni de Luther. La logique aristotélicienne fut à nouveau jugée irremplaçable comme outil d’argumentation, et le besoin d’un langage codifié pour se faire entendre sur la scène internationale donna un nouvel élan à la scolastique. Sans doute y eut-t-il des voix dissidentes, notamment parmi les ramistes, attachés par principe à la promotion de la langue maternelle, et qui exercèrent une influence non négligeable tant en Suède qu’au Danemark. Toutefois, vers 1600, le latin avait une position plus forte que jamais, y compris parmi les poètes qui préféraient généralement la langue de Virgile à celle de leur nourrice.

Au cours du XVIIe siècle, des ambitions nationales se manifestent un peu partout en Europe, ce qui stimule les efforts pour consolider et légitimer les langues vernaculaires. La situation varie cependant d’un pays à l’autre. Le mouvement s’est amorcé plus tôt là où la Renaissance s’est pleinement manifestée. En France par exemple, l’école de Ronsard a contribué avec éclat à donner à la langue nationale une assise culturelle solide. Encore fallait-il que les avancées réalisées dans le domaine des belles-lettres soient élargies aux activités scientifiques. Descartes, fondateur de la philosophie moderne, a écrit l’essentiel de son œuvre en latin, mais il a également signé le Discours de la méthode (1637), savoureux ouvrage écrit en langue vulgaire. À vrai dire, le choix du médium était à ses yeux de peu d’importance ; c’est l’universalité de la raison qui primait, et il jugeait que les pensées les plus subtiles pouvaient s’exprimer aussi bien en bas-breton qu’en latin. Ses disciples français, dont le plus célèbre, Malebranche, franchirent un pas supplémentaire en se servant presque exclusivement de leur langue maternelle. Auteur d’un Discours physique de la parole (1668), Cordemoy, un des pionniers de la linguistique cartésienne, s’est concrètement engagé dans un projet pédagogique visant à former d’« honnêtes gens » et de « bons citoyens » qui impliquait la maîtrise de l’idiome national. « Je ne crois pas, quoi qu’on en dise, qu’il y ait personne parmi nous qui sache aussi bien le latin que le français », note-t-il en 1662. Et d’ajouter que c’est non seulement la seule langue qui soit universellement entendue en France, mais aussi une langue dont les possibilités d’expression ne le cèdent en rien à celles du latin. Cette affirmation patriotique se retrouve dans l’ouvrage de Louis Le Laboureur, Avantages de la langue françoise sur la langue latine (1669), où la première est déclarée plus juste, plus naturelle à l’esprit et plus conforme au bon sens. L’exemple de la Grèce et de Rome était là pour rappeler combien il était important de maîtriser sa langue maternelle, et l’on invoquait divers arguments démocratiques et même féministes – à une époque où les femmes n’avaient pas accès à l’enseignement supérieur dispensé en latin. De telles idées, notons-le, étaient cependant loin de faire alors l’unanimité. Le latin gardait ses partisans, en particulier chez les adversaires de la philosophie nouvelle, et l’on voit se dessiner une véritable ligne de front entre anciens et modernes. Ainsi, le Père Vincent, anti-cartésien notoire, voyait dans la langue vulgaire un dangereux outil de propagande, souvent sous couvert d’anonymat ; et il s’ensuivait, selon lui, un abaissement et une menace n’épargnant ni les femmes ni les enfants (cf. Discussio peripatetica, 1677) ! Le français ne s’impose pas moins comme langue philosophique et scientifique dès cette époque. Exact contemporain de Linné, Buffon s’exprimera sans états d’âme dans sa propre langue, ce que son concurrent suédois évitera dans ses écrits strictement scientifiques.

La Suède, qui n’a ressenti que par raccroc les effets de la Renaissance, présente en effet un autre visage. L’idéal classicisant inspiré de Melanchthon qui règne au XVIIe siècle a cohabité sans problème majeur avec l’orthodoxie luthérienne, malgré ses racines païennes. On enseigne le latin dans les lycées ; à l’université, où les étudiants sont en contact quotidien avec les auteurs classiques, l’éloquence latine et la rhétorique servent aussi à l’éducation morale. En matière d’idéal de vie, d’honneur et de vertu, les Anciens ont montré la voie, et Stiernhielm, le « père de la poésie suédoise », retiendra la leçon.

Mais il a fallu du temps pour qu’une poésie en langue maternelle commence à éclore dans les pays scandinaves. À l’époque d’Érasme, on jugeait infranchissable le fossé qui séparait la poésie latine si parfaitement accomplie de ce qu’on pouvait produire dans les langues nordiques, les doctes doutant qu’elles eussent des possibilités expressives comparables à celles du latin ou même d’autres langues vivantes. La conquête d’une poésie autochtone a exigé le détour par l’Antiquité classique et l’Europe lettrée, et une démarche comparative mettant en parallèle la langue maternelle avec le latin, le grec et l’hébreu. Aristote pouvait fournir la poétique, et Ciceron la rhétorique, mais en matière de prosodie et de métrique, il fallait innover, les parlers germaniques obéissant à d’autres lois que les langues classiques. Ce nouvel outil linguistique a été forgé et mis en œuvre dans la première moitié du XVIIe par quelques pionniers comme Anders Arrebo au Danemark (son Hexaemeron, publié à titre posthume en 1661, date des années 1620) et Georg Stiernhielm en Suède –terminée en 1658, son œuvre maîtresse, Herkules, brille par sa sûreté rythmique et le sens des effets sonores, notamment sous forme d’allitérations. Mais ces poètes ont aussi été des grammairiens poursuivant à leur manière le travail des réformateurs philologues ; c’est en particulier le cas de Stiernhielm, très productif dans les années 1640, qui a mis en chantier un dictionnaire de la langue gotique dont seul un fragment a vu le jour (Gambla Swea-och Göthamåles fatebur, 1643). A ce stade, création littéraire et recherches linguistiques vont de pair. D’autres efforts s’accomplissent pour fixer de manière plus précise la structure de la langue maternelle. Peder Syv, pionnier en matière de linguistique danoise, traite du vocabulaire, de l’orthographe et du bon usage dans Betænkninger over det Cimbriske Sprog (1663). Successeur de Stiernhielm, Samuel Columbus fait l’apologie du suédois comme langue de culture et en appelle à diverses améliorations dans un esprit moderne – alignement de l’orthographe sur la prononciation, emploi de minuscules à l’initiale des substantifs, meilleure maîtrise des néologismes qu’il faut émanciper du latin et du français (En swensk Orde-Skötsel, inachevé, élaboré dans la seconde moitié du XVIIe siècle et publié bien plus tard). Un patriote suédois comme Skogekär Bergbo (Then swenska språkets klagemål, 1658, probablement mis en chantier dès les années 1630), regrette le dédain dont est victime le suédois alors qu’il est parfaitement apte à l’expression artistique et scientifique. Il n’est cependant pas rare que les défenseurs nordiques de la langue nationale plaident leur cause en latin, tel Rasmus Bartholin dans De studia linguae danicae (1656).

Quant aux cartésiens suédois, contrairement à leurs homologues français, ils s’en tiennent toujours au latin. C’est le cas de Petrus Hoffwenius, pionnier des études médicales en Suède, qui est le véritable introducteur de Descartes dans sa patrie. C’est aussi le cas du célèbre Olof Rudbeck, autre partisan de la nouvelle philosophe, dans son œuvre strictement scientifique. À l’occasion, celui-ci se livre aussi à des provocations comme par exemple lorsqu’il fait l’éloge dans un latin parodique des formes substantielles chères à ses adversaires péripatéticiens ; néanmoins, ce n’est pas le latin qu’il prend en otage, mais la scolastique, un peu à la manière de Molière se moquant du pseudo-savoir des médecins de son temps. Et lorsqu’en fin de carrière, et hors du cadre universitaire, il se fait le champion de l’idéologie göticiste, c’est en suédois qu’il rédige Atland eller Manhem (1679–1702), mais en prenant soin de procurer une version parallèle en latin (Atlantica) par souci de diffusion internationale. Si les premières réalisations littéraires scandinaves ont été l’œuvre de poètes, la prose conquiert à son tour ses lettres de noblesse à la fin du XVII siècle, grâce à Rudbeck précisément, aujourd’hui reconnu comme un des maîtres du baroque, grâce aussi à la princesse danoise Leonora Christina, arbitrairement incarcérée, qui rédigea en prison à partir de 1674 ses Souvenirs de geôle (Jammers-Minde). Etrange histoire que celle de ce manuscrit dont on ignora longtemps l’existence, mais qui fut redécouvert par hasard en 1868 dans une bibliothèque de Vienne et inspira profondément le romancier danois J. P. Jacobsen (Fru Marie Grubbe, 1876).

Dans la vie culturelle scandinave, le latin et les idiomes nationaux n’étaient cependant pas les seules options linguistiques envisageables. Avec la Réforme luthérienne, l’allemand avait consolidé une position déjà forte pour des raisons de proximité géographique, d’affinités culturelles et de liens dynastiques. Ensuite, à partir du XVIIe siècle, le français en était venu à jouer un rôle croissant, d’abord dans les milieux aristocratiques (un poste de maître de langue française fut créé en 1637 à l’Université d’Uppsala à destination des jeunes nobles), puis au sein de la république des lettres ; la reine Christine, qui mérite une place dans la littérature française (voir à ce sujet Apologies dans l’édition de Jean-François de Raymond), illustre bien cette percée. Avec ses prétentions à l’universel, le français était en passe de conquérir une sorte d’hégémonie européenne qui allait culminer au siècle des Lumières.

C’est sur cet arrière-plan, présenté très schématiquement, que peut s’apprécier la situation linguistique en Suède à l’époque de Linné. Le latin garde une position forte comme langue scientifique pendant tout le XVIIIe siècle, avant tout au sein de l’université où l’on respecte les formes, que ce soit dans les discours, oraisons et dissertations ou à l’occasion des fêtes académiques. Dans les nations, les étudiants sont entraînés au maniement du latin qui demeure langue officielle. Cependant, les choses sont un peu différentes en pratique, et seuls les théologiens – qui il est vrai représentent toujours une force – restent indéfectiblement fidèles à cette ligne traditionnelle. En fait, une évolution marquante s’observe du vivant même de Linné. Au moment de son enfance, à la fin du règne de Charles XII, l’éloquence latine conserve une place centrale dans les études universitaires. Quelques décennies plus tard, alors que le célèbre botaniste est à l’apogée de sa carrière, les choses ont bien changé. Les étudiants sont moins rompus à la rhétorique classique et l’utilitarisme dominant tend à affaiblir la position du latin. Régulièrement, des voix s’élèvent pour réclamer l’usage de la langue maternelle en matière scientifique et intellectuelle. Dès les années 1720, l’on envisagea à l’université de Lund de reconnaître officiellement le suédois comme langue d’enseignement, sans doute pour des raisons politiques autant que scientifiques – il fallait parachever la suédisation de la Scanie qui avait été danoise jusqu’en 1658 ! La proposition ne fut pas retenue cette fois-là, mais l’idée commençait à faire son chemin. C’est du reste à Lund qu’Andreas Rydelius, philosophe d’obédience cartésienne mais également influencé par Locke, avait été à l’avant-garde en publiant dans la langue du pays son grand ouvrage philosophique, Förnuftsövningar för all slags studerande ungdom (1718–22), prouvant ainsi que l’idiome national pouvait se prêter à l’expression des idées. Rydelius était plus préoccupé de morale que de philosophia experimentalis, et le choix du suédois reflète une orientation pratique et utilitaire.

Comme de juste, le latin va résister dans les thèses universitaires, en vertu de la force de la tradition comme du besoin d’atteindre un public international. L’année 1738 marque cependant un tournant. Anders Hellant, un des membres de l’expédition Celsius-Maupertuis à Tornedalen en 1736 (et traducteur de l’ouvrage de ce dernier sur La Figure de la terre), ouvre une brèche en défendant sous la présidence d’Anders Celsius une thèse écrite en suédois (avec néanmoins un texte parallèle en latin), Et nyt sät att fiska i the norländska elfwar. Même si le sujet choisi – une nouvelle méthode de pêche – était fort éloigné des humanités classiques, il était audacieux de vouloir le présenter publiquement en langue vernaculaire. Hellant dut demander une autorisation qui lui fut refusée par le consistoire académique, mais le chancelier de l’université, Gustaf Bonde, donna finalement le feu vert.

Par la suite, les thèses rédigées en suédois sur des sujets pratiques d’utilité publique allaient se multiplier. Sous la houlette des Chapeaux, la Suède se dota à un stade précoce de chaires universitaires d’économie. Pour Anders Berch (1711–1774), premier professeur de cette discipline à finalité pratique destinée en premier lieu aux agriculteurs et aux manufacturiers, le suédois fut tout naturellement la langue officielle des conférences et des soutenances. À la même époque, il devint aussi de plus en plus courant de traduire en suédois des ouvrages étrangers, modernes mais aussi anciens (ainsi, la traduction d’Euclide par Strömer).

La percée du suédois comme langue savante doit beaucoup à l’Académie des sciences de Stockholm, fondée en 1739 et animée d’un fort esprit utilitariste et patriotique ; en témoigne entre autre le choix de publier les Actes en langue maternelle et non en latin. Et le suédois gagne d’autant plus droit de cité qu’ingénieurs et scientifiques se montrent soucieux de s’adresser au grand public – de communiquer, dirait-on aujourd’hui : ainsi Celsius (astronomie), Triewald (physique appliquée), Wallerius et Cronstedt (minéralogie, notamment appliquée à l’exploitation minière), Bergman (description physique du globe terrestre), etc. Même certains médecins renoncent à la langue traditionnelle de leur profession, tel Nils Rosén von Rosenstein qui écrit un manuel d’anatomie en suédois ; mais le plus célèbre d’entre eux, Carl von Linné, maintient la position dominante du latin en publiant dans cette langue des ouvrages largement diffusés en Europe comme Materia medica (1748), Genera morborum (1763), ou encore Clavis medicinae duplex (1766). Plus avant dans le siècle, certains humanistes se mettent eux aussi à écrire en suédois, en premier lieu les historiographes à ambition littéraire, et l’on verra même quelques thèses de droit être rédigées dans la langue du peuple.

Certains vont franchir un pas supplémentaire et réclamer la suppression du latin au nom de réformes pratiques et de l’accessibilité du savoir à tout un chacun. Différents arguments furent mobilisés contre le latin. Le long temps d’apprentissage d’abord: huit ou dix ans ne suffisaient pas toujours pour le maîtriser. Et quelle était son utilité dans la vie quotidienne ? demandaient de manière toute rhétorique les utilitaristes, Celsius en tête. Le patriotisme était également invoqué: la nation devait être fière de sa propre langue et soucieuse de l’utiliser. Enfin, il y avait la volonté de diffuser les connaissances auprès du plus grand nombre possible ; cet argument démocratique était toutefois à double tranchant: il était certes souhaitable que les femmes, la moitié du genre humain, aient accès au savoir, mais si l’on voulait conquérir une audience internationale, le latin demeurait irremplaçable !

Dès 1729, Anders Celsius avait proposé qu’une des chaires de latin soit supprimée et attribuée à la place aux sciences de la nature. Pourquoi payer un professeur de poésie latine pour une matière qui ne rapportait pas un sou au royaume ? Qui plus est, on naissait poète, on ne le devenait pas par l’exercice. Il revient sur la question en 1738, alors soumise au Riksdag, en préconisant l’instauration d’un professorat de physique expérimentale. Quelques années plus tard, la chaire de poésie étant vacante, nouvelle attaque de Celsius. La Commission de l’éducation (Uppfostringskommissionen) s’empare du problème, et il est question en 1750 qu’une chaire de chimie se substitue à celle de poésie latine. Suspendue dans un premier temps, cette décision prend finalement effet en 1779. La poésie et l’éloquence latines sont réunies sous la responsabilité d’un seul professeur. Selon l’astronome Daniel Melanderhjelm, on aurait pu aller plus loin. Pour le latin dont on avait besoin dans la pratique courante, il aurait suffi de procurer un adjoint au titulaire de la chaire skyttéenne (fruit d’une donation du chancelier Johan Skytte en 1622) dévolue à l’éloquence et aux sciences politiques.

Fidèles à l’héritage carolin, les tenants du latin ne désarmaient pas pour autant. Au milieu du XVIIIe siècle, la tension était palpable entre les sciences de la nature triomphantes et l’érudition humaniste, fondement inaliénable de la culture. D’aucuns estimaient que la latinité classique était en danger, de même que la poésie latine. Celle-ci gardait encore quelques champions, par exemple Samuel Älf (1727–1799) qui traduisit en vers latins plusieurs ouvrages de ses contemporains suédois (notamment Den svenska friheten d’Olof Dalin) et surtout rassembla en 58 volumes d’anciens poèmes latins écrits en Suède. À ce stade, cette entreprise héroïque ressemblait à une opération de sauvetage pour maintenir en vie la poésie néo-latine, un genre que beaucoup jugeaient désespérément obsolète. Corrélativement, la percée du suédois semait l’inquiétude dans le camp traditionaliste. Le vieil évêque de Linköping, Andreas Rhyzelius, se montre très alarmé du recul du latin, langue de la science et du savoir, à l’université d’Uppsala, il y voit même la menace de la barbarie la plus sombre. De même, les professeurs de poésie et d’éloquence latines redoutent que l’enthousiasme pour les sciences de la nature et la recherche forcenée de l’utile n’entraînent le déclin des connaissances solides dont ils sont les dépositaires.

Dans ce contexte, l’exemple de Johan Ihre (1707–80), exact contemporain de Linné, présente un intérêt particulier. Issu d’une famille d’érudits, de professeurs et de dignitaires ecclésiastiques, formé en partie à l’étranger, il se concentre sur les langues classiques. À trente ans, il est nommé à la chaire de poésie latine, puis devient professeur skyttéen, fonction qu’il occupera jusqu’à sa mort. L’éloquence latine occupe une place centrale dans son enseignement. Pourtant, c’est dans le domaine de la philologie nordique qu’il va avant tout s’illustrer comme chercheur. Cet apparent paradoxe jette une vive lumière sur les tensions et contradictions de l’époque. L’héritage classique demeure sacro-saint pour un humaniste, mais les vents nouveaux qui soufflent incitent aussi à développer une recherche moderne dans l’esprit du temps. Cette double postulation est particulièrement nette chez Ihre.

Puriste convaincu, Ihre fait franchir un seuil décisif à l’étude de la langue suédoise. Dans Glossarium suiogothicum, son grand ouvrage de 1769, il fait porter ses efforts sur l’étymologie et jette les bases d’une linguistique comparée évitant le piège des associations aventureuses que n’avaient pas évité ses prédécesseurs, notamment les rudbeckiens. La recherche systématique des racines le conduit à étudier le vieux suédois, le vieil allemand, les inscriptions runiques, le gotique du Codex Argenteus (dont il procure une nouvelle édition plus rigoureuse), les anciennes lois des provinces suédoises, les sagas islandaises. Il contribue à fonder scientifiquement la philologie nordique et conçoit l’idée de la mutation consonantique dans les langues germaniques – exerçant par là une influence décisive sur Rasmus Rask et Jacob Grimm qui en formuleront les lois un demi-siècle plus tard, vers 1820. Et dans la foulée, Ihre s’intéresse aux dialectes et publie en 1766 un important inventaire qui fait date, Svenskt dialect lexicon. Soucieux de défendre le suédois contre les influences étrangères, avant tout françaises, il estimait qu’il fallait reprendre des mots de l’ancien suédois et des dialectes ruraux pour enrichir la langue du pays et la purger en même temps d’apports exogènes indésirables.

Patriote suédois, héritier à sa manière du göticisme, Ihre est en phase avec son époque dans une Europe où la défense et illustration des langues vernaculaires est à l’ordre du jour. Mais il reste fondamentalement un classiciste qui s’inquiète du déclin de la culture humaniste, comme en témoigne un retentissant discours de promotion datant de 1752 (De futuro reipublicae literariae statu). L’avenir de la science lui paraît menacé, et même celui de la culture occidentale ; le temps des connaissances approfondies est révolu, des manuels superficiels et peu rigoureux en viennent à remplacer les grands travaux érudits de jadis, et ce dépérissement ne laisse rien présager de bon pour l’avenir. Dans cette optique, les langues vivantes constituent une menace pour la communication scientifique si elles en viennent à refouler le latin, langue universelle des lettrés dans laquelle a été écrit tout ce qui méritait d’être lu. Pourquoi y mêler d’autres langues que personne du reste ne maîtrise parfaitement ?

Cette dualité qui s’observe chez Ihre est révélatrice. S’il y avait de bonnes raisons pour défendre le latin, il y en avait de tout aussi convaincantes pour promouvoir le suédois. Malgré des avancées importantes, il restait encore beaucoup à faire sur ce front, notamment en matière orthographique. Un même mot pouvait être écrit différemment dans un même article – y compris s’agissant de patronymes – et l’incertitude régnait faute de règles bien établies. La grammaire elle aussi demeurait assez flottante. Vers 1730, la Société des sciences d’Uppsala (Vetenskapssocieteten) s’était préoccupé du problème et avait conçu un projet de dictionnaire, mais c’est essentiellement l’Académie des sciences de Stockholm qui au XVIIIe siècle allait jouer le rôle de tuteur de la langue nationale – jusqu’à ce que l’Académie suédoise, créée en 1786 par Gustave III, prenne le relais avec pour mission essentielle d’ œuvrer à la pureté, à la force et à la grandeur de la langue suédoise (svenska språkets renhet, styrka och höghet), de promouvoir le goût et d’exalter les grands hommes. À l’Ère de la liberté, il existait des modèles étrangers auxquels on pouvait se référer, en premier lieu l’Académie française, législatrice de la langue au nom des exigences de pureté et de netteté du classicisme, et la Royal Society of London, à vocation scientifique, mais qui n’avait pas moins dès ses premières années d’exercice nommé un comité pour la réforme de la langue anglaise. L’Académie de Stockholm, qui avait donc décidé de publier ses Actes en suédois, ressentait le besoin urgent de mettre de l’ordre dans la langue, de mieux la formaliser et la fixer. Une classe pour la langue suédoise, suscitée par le besoin de relire et corriger les Actes publiés, fut créée en février 1740 ; il ne s’agissait toutefois que d’une discipline auxiliaire, personne ne pouvait être élu à l’Académie sur la base de cette seule compétence. Plus généralement, la promotion du suédois était un projet culturel cher à tous les patriotes, qu’ils fussent ou non versés dans les sciences. Les efforts en faveur de la langue du pays s’inscrivaient dans un programme pratique et économique, le suédois étant aux yeux des Chapeaux une ressource pour la prospérité de la nation et un instrument au service de la science éclairée (fonction que d’aucuns déniaient au latin). Il fallait d’abord mettre fin à l’anarchie qui régnait en matière orthographique. Différents points de vue s’affrontaient sur les principes qui devaient présider à une normalisation. Les radicaux préconisaient de se conformer à la phonétique, les conservateurs répugnaient à mettre en cause l’héritage reçu des ancêtres, les modérés optaient pour une codification de l’usage majoritairement répandu. Les propositions concernant l’orthographe ne pouvaient être que le résultat de compromis. En outre, il fallait aussi élaborer dictionnaires et grammaires. À la fin de l’Ère de la liberté, ces aspirations linguistiques se concrétisèrent, grâce notamment à Abraham Sahlstedt, cheville ouvrière de deux réalisations importantes sous l’égide de l’Académie des sciences. Une grammaire d’abord, Swensk grammatika (1769), préfacée par l’astronome Wargentin et le conseiller d’État Carl Rudenschöld (indice de l’importance nationale accordée à un ouvrage appelé à avoir une grande utilité pratique). Et en second lieu un dictionnaire (réalisé avec l’aide de Anders Johan von Höpken), Swensk ordbok (1773), une œuvre de pionnier qui suscita des critiques mais fut largement diffusée et contribua à la stabilisation de la langue. Foyer important de patriotisme suédois, y compris linguistique, l’Académie des sciences de Stockholm se montra active sur bien des fronts. Johan Helmich Roman, le plus célèbre des compositeurs de l’époque, nous en offre un bel exemple. Elu à l’Académie en 1740, intéressé par mille choses – depuis les pièges à taupes jusqu’au blanchiment du linge – il manifesta son amour pour la langue du pays en entreprenant de montrer, lors d’un concert en octobre 1747, qu’elle se prêtait aussi bien que l’allemand ou le latin à la musique vocale sacrée.

Le latin était-il banni pour autant de l’Académie ? Parmi ses membres influents, Anders Johan von Höpken et Carl Gustav Tessin, humanistes accomplis, étaient certes des apôtres particulièrement fervents de la promotion du suédois. Mais quelle que soit la langue préconisée, l’antiquité classique reste toujours présente, elle ne cesse de faire fonction de caisse de résonance. Höpken, par exemple, est un Romain attardé. Nostalgique du monde antique, il admire chez un Tacite la force et la concision du langage, et l’idéal pour lui consiste à forger le suédois sur le modèle du latin – plus on s’en approche et mieux c’est. Höpken lui-même s’est employé à réformer l’éloquence publique dans ce sens, par réaction contre l’élégance à la française qu’il ne prisait guère. Tessin, lui, était résolument francophile, mais en dernière analyse, ses prises de position sont assez semblables. Le classicisme français le pousse à rechercher des idéaux de clarté et de pureté par opposition à l’enflure du baroque. Appliquée au suédois, qu’il juge aussi apte que le latin à exprimer des pensées philosophiques, cette esthétique se traduit notamment par le goût des formules lapidaires ; c’est sur le modèle du latin classique qu’on peut selon lui conférer à la langue maternelle force et agrément (styrka och behaglighet). En morale aussi, Tessin prête aux Grecs et aux Romains une autorité indiscutable. En tant que gouverneur du prince Gustave (futur Gustave III), il recommande à son royal élève de lire et méditer les grands auteurs antiques – volontiers par le biais, notons-le, de bonnes traductions françaises. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! Purisme patriotique suédois et goût classique français peuvent aisément se concilier grâce à une référence commune à l’Antiquité, à ses héros et aux valeurs qui s’y rattachent. C’est peu dire que la culture antique reste très présente dans la Suède du XVIIIe siècle. Elle imprègne toute l’époque, non seulement dans la production littéraire et humaniste mais aussi dans le langage scientifique. Linné en fournit une bonne illustration. La philosophie cosmique de la nécessité qui sous-tend sa conception de la nature trahit de fortes influences stoïciennes, et les références mythologiques constantes qui émaillent ses écrits botaniques et zoologiques montrent combien cet héritage reste vivant. La langue latine perd peut-être du terrain, non la culture dont elle est porteuse.

Pour rendre les langues vernaculaires opérationnelles en « philosophie », la formalisation de la grammaire et de l’orthographe était une condition nécessaire mais non suffisante, il fallait aussi forger les termes abstraits qui faisaient défaut mais s’avéraient indispensables pour l’expression de la pensée théorique. Plusieurs stratégies étaient envisageables. Scandinaviser les termes latins ou étrangers ? Trouver dans les anciennes lois des racines nordiques utilisables ? S’ouvrir à des emprunts étrangers justifiés (ce qu’avaient préconisé d’éminents penseurs comme Leibniz, Thomasius ou Holberg) ou adopter l’attitude intransigeante du puriste ? Le philosophe danois Frederik Christian Eilschow (1724–50) fournit un bon exemple de patriotisme linguistique. Auteur à la manière de Fontenelle (paa Fontenelles maade) d’un traité philosophique à destination des femmes (Forsøg til en Fruentimmers Philosophie, 1749), il avait opté pour un recours aussi restrictif que possible à des racines étrangères, proposant à la place de former les nouveaux concepts nécessaires par voie de composition. Joignant l’exemple au précepte, il fit ainsi définitivement entrer dans la langue danoise des termes tels que indbildningskraft (imagination), personlighed (personnalité), enkelthed (détail), sandsynlighed (vraisemblance).

Au milieu du XVIIIe siècle, le problème des mérites respectifs du latin et du suédois pour l’expression savante était également objet de discussion à l’université d’Uppsala. En 1745, Petrus Torger soutint sous la présidence de Johan Ihre une thèse, An scientiae lingva vernacula tradi possint ac debeant ?, qui faisait l’apologie du suédois comme langue scientifique. Les Anglais et les Français avaient montré la voie en utilisant avec succès leur propre langue dans le domaine des sciences, or le suédois s’y prêtait tout autant. Concernant l’expression philosophique abstraite, rien ne s’opposait à la création de nouveaux concepts à partir de mots existants (väsende pour substantia, tankebild pour idea, begrepp pour notio, väsentlighet pour essentia, etc.) ; l’on pouvait aussi décliner le terme latin à la suédoise, par exemple objectum = objekt-et. Autrefois, on aurait crié au sacrilège, mais les temps avaient changé. À présent, on recherchait l’utile, et il fallait entre autres choses remédier dans de nombreux domaines au manque criant de manuels rédigés en suédois. Lors de cette soutenance qu’il présidait, qu’ont pu être les réflexions d’Ihre dans son for intérieur ? Il était certes un ami du suédois, mais plus encore un défenseur intransigeant du grand héritage humaniste. Si l’on admet que son discours de 1752 sur l’avenir des sciences, précédemment cité, reflète le fond de sa pensée, il ne peut avoir approuvé les propos tenus, lui qui faisait l’apologie du latin comme langue scientifique et redoutait à terme une effroyable confusion babélienne due à la prolifération des langues vivantes.

En tout cas, la contribution de Torger ne passa pas inaperçue. Lärda Tidningar se fit l’écho de vives discussions pour ou contre le latin. Un argument fort en faveur de la langue maternelle, clairement articulé dans une contribution parue sous le pseudonyme de Märta Fjålla, était bien sûr qu’elle permettait aux femmes, exclues des études classiques, d’être associées à la vie culturelle et scientifique du pays. De manière générale, l’époque semblait mûre pour l’avènement du suédois à la dignité de « langue philosophique » grâce à la conjonction de deux facteurs favorables, l’essor des études linguistiques et la position moins hégémonique du latin.

Le recul du latin est avant tout celui de formes d’expression littéraires apparaissant de plus en plus obsolètes au fil du temps. Le combat d’arrière-garde de ceux qui les défendaient a souvent été évoqué, notamment par Sten Lindroth dans son monumental panorama de l’histoire du savoir en Suède (Svensk lärdomshistoria, III, 1978). Il faut cependant apporter un correctif à cette image. Comme l’ont montré des études récentes, celles de Hans Helander en premier lieu, la défense du latin n’était pas que le fait de conservateurs nostalgiques. Il faut aussi noter l’essor d’un néo-latin dynamique et fonctionnel qui participe au progrès des connaissances, notamment en forgeant des néologiques adaptés au savoir de l’époque. Pour les scientifiques, le problème du support linguistique se posait de manière aigüe. Dans la ligne de l’utilitarisme patriote de l’Académie des sciences, la plupart étaient d’accord pour parler aux paysans dans la langue des paysans, mais il leur fallait aussi se faire entendre sur la scène internationale, d’où le dilemme qui s’est posé à beaucoup d’entre eux, Carl von Linné en tête.

Au début, celui-ci se conforme à la ligne choisie par l’Académie des sciences (dont il est l’un des fondateurs) en publiant des descriptions d’espèces en langue suédoise, mais à la longue, ce parti-pris éditorial lui apparaît comme un handicap. À mesure que sa réputation grandit, les botanistes du monde entier suivent de plus en plus attentivement tout ce qu’il écrit. Après avoir oscillé entre le suédois et le latin pour formuler ses diagnoses, il opte définitivement pour le second à partir de 1755. Pour justifier cet écart par rapport à la norme qu’il a lui-même contribué à établir, il invoque la consistance de la terminologie latine dont les concepts bien définis sont comme des piliers pour la science (såsom pelare för vetenskapen) – les théologiens orthodoxes, au moment des controverses religieuses du XVIIe siècle, tenaient mutatis mutandis un langage assez semblable. La dénomination jouait un rôle essentiel dans les sciences naturelles telles que les concevait Linné, et il fallait que la nomenclature botanique soit en latin pour que la communauté scientifique internationale puisse identifier de manière claire et univoque les différents objets naturels. C’est là peut-être que l’apport de Linné a été le plus décisif : en imposant pour chaque espèce une nomenclature binaire assortie d’une description scientifique de douze mots maximum, il a forgé un outil éminemment utilisable et ô combien efficace qui a renforcé pour longtemps la position du latin en botanique. Corrélativement, le patriotisme linguistique défendu par l’Académie des sciences en a été fragilisé.

De fait, Linné a publié la majeure partie de son œuvre en latin par souci évident de participer de manière optimale aux échanges scientifiques internationaux sur la base d’un langage scientifique commun. Dans l’introduction de l’Encyclopédie (I,1751), on trouve sous la plume de d’Alembert un élégant plaidoyer en faveur d’une langue universelle sur laquelle chacun s’accorde : « L’usage de la langue latine, dont nous avons fait voir le ridicule dans les matières de goût, ne pourrait être que très-utile dans les ouvrages de Philosophie, dont la clarté et la précision doivent faire tout le mérite, et qui n’ont besoin que d’une langue universelle et de convention ». Linné ne pense pas autrement. Dans Critica botanica, il souligne combien il est important que les botanistes s’en tiennent au latin – comme Ihre, il dénonce les dangers d’une babélisation faisant obstacle à la communication, sans parler de la perte de temps et d’énergie que représente l’apprentissage d’autres langues. S’agissant de la concurrence entre latin et suédois, il opère implicitement une distinction entre savoir théorique et science appliquée, cette dernière seule présentant de l’intérêt pour un public autochtone. Une lettre adressée en 1764 au chimiste Torbern Bergman (publiée par Th. M. Fries) révèle très clairement ses positions. Si l’on publie des ouvrages scientifiques, explique-t-il, c’est pour être utile au plus grand nombre. S’il avait écrit en suédois, peu de gens l’auraient lu alors que ses travaux sont maintenant répandus dans le monde entier. L’aspect économique est également évoqué. En langue maternelle, pas plus de cent exemplaires de ses ouvrages scientifiques n’auraient été vendus et le reste aurait été mis au pilon. À quoi s’ajoute un argument qui ne surprend guère compte tenu de la susceptibilité du célèbre botaniste : l’emploi du latin permet d’éviter bien des polémiques inutiles avec des gens incompétents, étant donné qu’il y a peu de juges impartiaux et mûrs (få owäldige och mogne domare) ; en s’exprimant dans cette langue, on limite les risques en ne s’adressant qu’à des gens instruits et en prenant le monde entier pour juge (hela werlden till domare). On reconnaît là l’éternel conflit entre perspective élitiste et aspirations démocratiques. L’utilitariste Linné ne ménagea ni son énergie ni son talent au service de la prospérité du royaume et de l’éducation populaire, mais en tant que savant, il visait à l’excellence et était donc nécessairement élitiste.

Grand ami du latin, Linné s’est exprimé de bien des manières en faveur de cette langue qu’il maniait avec aisance mais, au dire des spécialistes, sans art particulier. Certains ont même ironisé sur le côté peu classique, voire provincial, de son svartbäckslatin (du nom du quartier d’Uppsala où était situé son jardin botanique). Ce reproche est assez vain. Comme allait le déclarer ultérieurement l’astronome Melanderhjelm, qui lui aussi préconisait le latin comme instrument international de communication scientifique, il n’était nullement nécessaire d’imiter Cicéron et Tite-Live qui vivaient il y a 1800 ans ! Une syntaxe correcte et une expression claire, voilà tout ce qui était requis des savants s’exprimant en latin. Aux yeux de la postérité, les qualités littéraires de Linné sont en revanche éclatantes dans la partie de son œuvre rédigée en suédois, notamment ses récits de voyages dans les provinces. Mais là encore, le latin n’est jamais loin, il vient se mêler constamment à la langue maternelle en un alliage savoureux. Ljuva natale, dit-il pour caractériser sa chère patrie. Visitant Öland (ce n’est qu’un exemple parmi mille autres), il note à propos de la guérisseuse Ingeborg, dans la paroisse de Mjärhult et Virestad: « Quant à sa semiotica, sa connaissance des maladies et de leurs causes, elle était bien supérieure à mon propre savoir et au savoir medicorum. […] Elle prescrit parfois une cure per expectationem, etc » (C’est moi qui souligne). Quiconque s’attaque à la traduction d’ouvrages tels que ses récits de voyages ou encore Nemesis Divina ne peut se contenter de connaître le suédois du XVIIIe siècle, il lui faut aussi être latiniste. On ne peut s’étonner que le latin ait gardé en Suède une position forte pendant tout le XVIIIe siècle si l’on songe que les deux grands esprits de l’époque, l’un et l’autre célèbres dans le monde entier, ont résolument opté pour cette langue: Carl von Linné – et Emanuel Swedenborg.

Il n’empêche que le multilinguisme a régné à l’époque de Linné, comme le montrent notamment les correspondances scientifiques. À de rares exceptions près, on écrit à Linné en latin et lui-même s’adresse dans cette langue à l’Académie des sciences de Paris (à noter cependant que Rousseau, qui vénérait le botaniste suédois, s’adresse à lui en français). Le chimiste Torbern Bergman communique en latin avec les Anglais, en français avec les Français. Celsius, Wargentin, Melanderhjelm reçoivent des lettres en français et répondent dans le même idiome. La France était alors un grand centre de rayonnement scientifique, en premier lieu dans le domaine de l’astronomie. Des liens étroits s’étaient tissés entre les académies de Stockholm et de Paris, notamment sous l’impulsion énergique de Wargentin. Et celui-ci s’exprimait volontiers en français, y compris à l’adresse d’un Allemand comme le professeur de Göttingen Albrecht von Haller (à qui Linné écrivait en latin). Quant à l’entomologiste suédois Charles De Geer, maréchal de la cour, c’est directement en français qu’il a publié son magnum opus, Mémoires pour servir à l’histoire des insectes (I-VII, 1752–78), ultérieurement traduit en latin. A titre d’illustration de la diversité linguistique qui s’observe à l’époque, mentionnons les publications successives du traité de Samuel Klingenstierna sur la réfraction dans des lentilles sphériques. À la version suédoise parue dans les Actes de l’Académie de Stockholm succéda une traduction latine insérée dans les Philosophical Transactions of the Royal Society of London, puis un résumé français dans le Journal des savans ; enfin, en 1760, parut une monographie définitive en latin sous l’égide de l’Académie de Saint-Pétersbourg. Enrichissement ou confusion ? On pourrait en débattre à l’infini.

En 1771, Gustave III accède au trône de Suède. Le règne de ce monarque francophile et francophone marque l’apogée du français comme langue d’élection des hautes classes et des élites cultivées — comme dans le reste de l’Europe. Il en résulte une influence profonde sur la langue et la culture suédoises. De très nombreux emprunts au français gagnent droit de cité dans l’idiome national, d’où un enrichissement lexical et culturel que les romanistes suédois ont contribué à mettre en lumière, Gunnar von Proschwitz en tête. Mais au début des années 1770, Linné, miné par la maladie, n’est plus que l’ombre de lui-même et il meurt en 1778 alors que s’écrit un nouveau chapitre de l’histoire du pays. Si l’on peut parler d’âge d’or de la francophonie dans la Suède gustavienne, il ne faut pas prêter pour autant une position hégémonique au français. Vers la fin du siècle, le néo-humanisme consolide ses positions, tandis que simultanément les langues vernaculaires poursuivent leur marche en avant, favorisées par un vent de renaissance nordique. C’est peut-être la Finlande – encore suédoise – qui nous fournit le plus bel exemple de ce double courant. À Åbo, la Société Aurora (Aurora-sällskapet) déployait alors beaucoup d’efforts en faveur des deux langues du pays, le suédois et le finnois, et des cultures qu’elles représentaient, mais la figure de proue du mouvement, Henrik Gabriel Porthan, était un humaniste typique qui s’exprimait en latin ! Aujourd’hui, l’anglais a supplanté la langue des doctes comme lingua franca dans les échanges scientifiques, et c’est un autre débat qu’il n’y a pas lieu d’évoquer ici, sinon pour constater que l’on retrouve dans les discussions actuelles bon nombre des arguments contradictoires dont on se servait déjà à l’époque de Linné. À cette différence près, qui n’est pas anodine, qu’une langue morte comme le latin offrait toute garantie de neutralité : appartenant à tout le monde, elle n’était à personne en particulier, et ceux qui y recouraient dans la concurrence scientifique le faisaient à armes égales.

Déclaration de conflit d’intérêts

L’auteur n’a aucun intérêt concurrentiel à déclarer.

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