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Reading: Jules Verne et l’imaginaire arctique

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Research

Jules Verne et l’imaginaire arctique

Author:

Battail Jean-Francois

Sorbonn, FR
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Abstract

Jules Verne never hid his preference for cold countries. The Extraordinary Voyages often take us northward (Scotland, Scandinavia, Canada) and even as far as the poles, at the time when they remained unexplored. The aim of this article is to examine how the well-known author looked at the hyperborean regions.

 

Résumé

Jules Verne n’a jamais caché sa prédilection pour les pays froids. Les Voyages extraordinaires nous entraînent souvent vers le Nord (Écosse, Scandinavie, Canada) et même jusqu’aux pôles, à une époque où ils demeuraient inviolés. Cet article a pour but d’examiner la vision qu’avait le célèbre romancier des régions hyperboréennes.

 

Mots-clefs: Jules Verne; Imaginaire du Nord; BoréalismeMots-clefs: Jules Verne; Imaginaire du Nord; Boréalisme

How to Cite: Jean-Francois, B. (2020). Jules Verne et l’imaginaire arctique. Nordic Journal of Francophone Studies/ Revue Nordique Des Études Francophones, 3(1), 32–42. DOI: http://doi.org/10.16993/rnef.31
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  Published on 29 Jun 2020
 Accepted on 02 Jun 2020            Submitted on 27 Feb 2020

Le nom de Jules Verne (1828–1905) est universellement connu. L’Index translationum de l’Unesco montre année après année qu’il est l’un des auteurs les plus traduits au monde, plus qu’aucun autre écrivain français. Ce type de gloire ne met évidemment pas à l’abri des malentendus. L’œuvre de Verne a pâti de bon nombre de jugements réducteurs ou de clichés simplificateurs. On a voulu l’enfermer dans la catégorie « littérature pour la jeunesse », ce qu’elle est aussi, mais au premier degré et pas uniquement. De ce fait, l’auteur a été rapidement catalogué comme un bon faiseur, un écrivain populaire apte à amuser et instruire mais indigne de figurer au Parnasse. Si l’Académie française a pu occasionnellement récompenser telle ou telle de ses œuvres, elle a refusé de l’accueillir dans ses rangs. Verne en a souffert et s’est demandé dans ses moments de doute s’il n’était pas un écrivain raté. Il faut pourtant noter qu’il a compté bon nombre d’admirateurs parmi ses pairs, de Théophile Gautier et George Sand à Jean-Marie Gustave Le Clezio en passant par Mallarmé, Apollinaire, Strindberg, Gorki, Julien Gracq et bien d’autres.1

Par ailleurs, diverses étiquettes accolées à son œuvre ont contribué à occulter sa complexité, son caractère polyphonique et multidimensionnel. Il n’est guère raisonnable de faire de Jules Verne l’inventeur de la science-fiction. Seuls quelques rares romans peuvent à la rigueur ressortir à cette catégorie ; l’imagination vernienne ne prend son envol qu’à partir de ce qui existe déjà, et l’univers décrit ne va jamais au-delà des lois de la mécanique, de la gravitation et du magnétisme. Il est tout aussi réducteur de ne voir en Verne que l’apologiste de l’ingénieur, le chantre de la science et du progrès technique. Il faut aussi prendre en compte l’envers de la médaille : la critique de la civilisation, le pessimisme sous-jacent, la mise en lumière de l’ambivalence de la modernité. L’homme peut bien viser à « se rendre comme maître et possesseur de la nature » (selon la formule de Descartes), il demeure que celle-ci a toujours le dernier mot. Certes, le but de Verne (et de son éditeur Hetzel) était de faire le roman de la science, d’où la dimension encyclopédique de l’œuvre, mais la science ne se réduit pas à une accumulation de connaissances établies, elle est aussi source de rêve et de merveilleux, chez Verne comme chez les grands vulgarisateurs de son temps, Camille Flammarion ou Louis Figuier. On ne peut nier chez l’auteur des Voyages extraordinaires l’influence d’Auguste Comte (Cours de philosophie positive, I–VI, 1830–42), particulièrement forte au moment où il se lance dans son entreprise littéraire, mais d’ici à ne faire de lui qu’un porte-parole du positivisme, il y a un pas qu’il serait imprudent de franchir. Il faut d’ailleurs noter que la géographie, science de prédilection de Jules Verne, ne figure même pas dans la classification d’Auguste Comte.

Bref, aucune des explications ordinaires ne suffit à rendre compte de la fascination que Verne n’a cessé d’exercer au fil des générations. Il faut attendre l’après-guerre pour que l’écrivain soit vraiment pris au sérieux grâce à la contribution de quelques intellectuels renommés et à l’essor de la recherche universitaire.2 Malgré tous ces efforts de réhabilitation, Jules Verne n’a jamais vraiment acquis le même statut qu’un Balzac ou un Proust, ce qui explique que certaines de ses œuvres soient difficilement accessibles et que trop peu d’entre elles aient fait l’objet d’éditions critiques dignes de ce nom.3

Plus de quatre-vingts titres (romans et nouvelles) sont regroupés sous l’appellation Voyages extraordinaires. Un tel concept ouvre la voie à de larges interprétations. Explorer les mondes connus et inconnus, ce n’est pas uniquement parcourir des déserts ou des points du globe plus ou moins inaccessibles — le voyage à proprement parler —, c’est aussi convier le lecteur à une aventure encyclopédique grâce à un inventaire des connaissances existantes. Mais il s’en faut que le contenu didactique tiré du formidable fichier de l’auteur allié à une trame géographique réelle ou imaginaire épuise le concept de voyage extraordinaire. Il s’agit tout autant d’un périple spirituel, d’une exploration des arcanes du psychisme. Dans beaucoup de romans de Jules Verne, des événements dramatiques surviennent qui donnent au voyage une tout autre tournure. Les obstacles qui surgissent en chemin entraînent une véritable métamorphose des principaux protagonistes, avec pour conséquence leur renaissance ou leur anéantissement. Le style même de l’auteur prend une autre tonalité quand il décrit ces processus initiatiques qui entraînent le lecteur au-delà de la sphère du profane. Il suffit de gratter un peu la surface pour déceler derrière la modernité du propos les grands mythes de la culture antique et biblique. Dans Le Voyage au centre de la terre (1864), on retrouve la descente d’Orphée aux enfers et la figure du Minotaure qui hante les profondeurs du globe ; Michel Strogoff (1876) revivifie l’histoire d’Oedipe, et Nadia, qui guide le héros, évoque la Béatrice de Dante ; derrière la fable moderne des Aventures de trois Russes et trois Anglais en Afrique australe (1872) — l’histoire de scientifiques qui procèdent à des mesures géodésiques dans les territoires explorés par Livingstone —, on reconnaît la trame d’un épisode biblique jusque dans les détails, l’exode des Hébreux. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres.

Comme l’a montré un des meilleurs exégètes de Verne (Serres, 1974), celui-ci est une sorte d’Homère du XIXe siècle. Les textes homériques racontent eux aussi des voyages extraordinaires dans le monde méditerranéen : évocation des mondes connus, inventaire des connaissances de l’époque mais aussi plongée dans les structures fondamentales du psychisme et mise en évidence du tragique de la condition humaine (comme à travers les épreuves que traverse Ulysse). À l’âge industriel, les entreprises prométhéennes et l’esprit de conquête s’accompagnent d’une perte des repères traditionnels, génératrice de l’angoisse moderne. La modernité chez Jules Verne n’est peut-être que l’arbre qui cache la forêt. Son œuvre est caractérisée par une tension constante entre le moderne et l’archaïque, et son génie propre est sans doute d’avoir su trouver un équilibre entre mythe et connaissance rationnelle. Tout en s’adaptant à l’horizon d’attente de son temps, il a excellé à verser le vin nouveau dans les vieilles outres !

L’appel du Septentrion

Les éléments nordiques ne manquent pas dans les Voyages extraordinaires, comme bon nombre de commentateurs l’ont relevé. Cependant, les études existantes portent généralement sur des points particuliers ou ne prennent en considération qu’une fraction de la vaste production vernienne. Le portrait en pied de Jules Verne boréaliste reste à faire. On se bornera ici à poser quelques jalons, hors de toute prétention à l’exhaustivité.

Écosse

Amoureux de la mer, Jules Verne va effectuer ses premières croisières en Europe, cap au Nord. C’est d’abord en 1859 un voyage en Angleterre et en Écosse qui lui permet entre autres choses de visiter près de Londres le chantier du Great Eastern, paquebot géant à bord duquel il se rendra à New York en 1867 et qui lui inspirera Une ville flottante (1871). Mais c’est avant tout l’Écosse qui le fascine. Sa famille a des racines écossaises côté maternel, et il ne manque pas de chanter les louanges de la race celte à une époque où le concept de race n’a pas les mêmes connotations qu’aujourd’hui. Par ailleurs, l’admiration qu’il voue à Walter Scott le rend réceptif aux sortilèges du « pays de Rob Roy ». Outre le récit qu’il a fait de ce voyage de découverte, on lui doit deux romans dont l’action se déroule en Écosse, Les Indes noires (1877) et le Rayon vert (1882).4

Le premier surtout mérite attention tant il est révélateur de la manière de Verne. Celui-ci offre d’abord au lecteur le récit d’un voyage en Écosse, à l’instar de ces guides touristiques qui commencent à apparaître à son époque. Vient s’ajouter une partie didactique, faite d’informations scientifiques sur la géologie, la géographie humaine et l’extraction minière. Mais ce n’est encore que l’écume des choses. À un troisième niveau, ces éléments factuels cèdent la place à une fable intemporelle qui retrace le chemin de l’âme des ténèbres à la lumière. La jeune Nell, élevée dans le noir des profondeurs d’une mine de charbon, aveugle, va être arrachée à son tuteur, un vieillard luciférien, et découvrir successivement la lumière terrestre (symbolisée par l’éclairage électrique installé dans Coal City) puis la lumière céleste (sous forme d’un sublime lever de soleil — décrit au chapitre XVII en des termes d’une intense religiosité). C’est donc l’histoire d’une initiation qui fait penser à l’allégorie de la caverne chez Platon, plus encore à La Flûte enchantée de Mozart (le maître des maîtres selon Jules Verne) : Nell et son sauveur Harry évoquent le couple Pamino et Tamina, et l’on retrouve dans le détail la même distribution des rôles que dans l’opéra, y compris un Papageno écossais sous forme d’un joyeux troubadour. Quant au Rayon vert, il nous fait découvrir les Hébrides (avec la grotte de Fingal), ces îles qui jadis ont appartenu au monde norrois et en portent encore la trace.

Scandinavie

La deuxième croisière entreprise par Verne deux ans plus tard a précisément pour destination la Scandinavie. Avec deux compagnons, Verne entreprend en 1861 un voyage de quelque cinq semaines qui commence en chemin de fer puis se poursuit par mer de Lübeck à Stockholm. Les voyageurs traversent ensuite la Suède par le Göta kanal et se rendent en Norvège. Fin juillet, Verne visite le Telemark, notamment Rjukan, connu aujourd’hui comme le berceau de la puissante société Norsk Hydro. Il s’intéresse aux curiosités locales comme l’église en bois-debout de Heddal (qu’il appelle Hitterdal, de son ancien nom) et fait même l’escalade du mont Gaustatoppen qui culmine à 1883 m.

De son propre aveu, Jules Verne tenait la Scandinavie en haute estime. Un court texte longtemps ignoré mais accessible depuis peu révèle avec quel enthousiasme il s’était préparé à ce voyage dans le Nord de l’Europe. Ébauche d’un récit qui ne vit jamais le jour, ces quelques feuillets publiés sous le titre de Joyeuses misères de trois voyageurs en Scandinavie sont révélateurs de son horizon d’attente. « Après avoir longtemps réfléchi, je choisis les États scandinaves pour but de mes explorations ; j’étais attiré vers les régions hyperboréennes comme l’aiguille aimantée vers le Nord, sans savoir pourquoi. » Et d’ajouter : « Au surplus, j’aime les pays froids par tempérament : la Scandinavie faisait mon affaire ; elle comprend la Suède, la Norvège, le Danemark, trois poétiques contrées, vagues comme les poésies d’Ossian. » (p. 7). Le monde scandinave serait-il plongé dans ces brumes du Nord chères à Mme de Staël ? C’est l’avis de ses interlocuteurs qui ne comprennent pas son désir de s’y rendre. « Aller en Suède, me disait-on, courir la Norvège ? Arpenter le Danemark ? Est-ce que ces pays-là existent ? Est-ce qu’on ne les a pas inventés pour l’équilibre européen ? ne sont-ils pas imaginaires comme les latitudes et les méridiens ? » (p. 13) Verne ne se laisse pas dissuader. Il fait état d’une solide connaissance livresque de la civilisation norroise. San doute s’exprime-t-il par le truchement d’un de ces compagnons de voyage, le musicien Aristide H(ignard), mais on peut attribuer la paternité des propos rapportés à celui qui tient la plume. « La Scandinavie, s’écria-t-il ! Visiter le pays d’Odin, de Thor et de Freyr. Les trois dieux du Wahala [sic] connus sous le nom du Sublime, de l’également Sublime et du Troisième ! Adorer Freya, la déesse de l’amour, Aegyr, le dieu de l’océan, Kar, le dieu des vents, Loki, le dieu du feu, Tyr, le dieu de la guerre, et Bragi, le dieu de l’éloquence » […] M’inspirer des chants de l’ancienne Edda et de la couleur de la cosmogonie scandinave » (p. 9). Et lorsqu’avant son départ il observe les passants sédentaires à Paris, Verne se dit avec un sentiment de pitié : « voilà des gens qui ne vont pas en Norvège » ! (p. 19).5

On trouve les réminiscences de ce voyage dans son roman à thème norvégien, Un billet de loterie (1886), dont l’action se situe à Rjukan (sont également évoqués Bergen et Christiania). Outre la trame romanesque, ce livre tient du reportage touristique et de l’observation ethnographique précise. Une carte sert à illustrer la topographie scrupuleusement respectée. La stavkirke de Heddal est caractérisée comme « un monument vénérable et vénéré de l’architecture scandinave du XIIIe siècle. » La couleur locale est assurée par l’emploi de termes norvégiens non traduits mais aisément compréhensibles grâce au contexte — tack for mad, god aften, vel bekomme, gaard, sæter, piga, frøken, flatbrød. etc. Les Norvégiens sont présentés sous un jour très favorable, avec peut-être une once de paternalisme : le Telemark qui sert de cadre au roman est certes une région sauvage, mais les gens qui y vivent, s’ils apparaissent un peu rustiques, sont instruits, loyaux et possèdent la fibre démocratique. Et Verne n’hésite pas à qualifier la Norvège de « plus charmant pays du monde ». Il l’évoque aussi dans d’autres œuvres, tantôt en passant, tantôt de manière plus détaillée. Avant même de l’avoir visitée, il y avait situé l’action d’un de ses premiers romans, Un hivernage dans les glaces (1855), prélude aux romans polaires dont il sera question plus loin : l’odyssée de marins français au large des côtes du Nordland, finalement sauvés par des pêcheurs norvégiens après un naufrage dans le maelström.6 La Norvège — Vestlandet et régions arctiques — est également évoquée dans L’Épave du Cynthia, 1885 (en collaboration avec André Laurie) et dans Mirifiques aventures de maître Antifer (1894), l’histoire d’un navigateur infatigable qui après diverses pérégrinations en vient à explorer la mer de Norvège, ce qui nous vaut des descriptions détaillées de Bergen et Trondheim et nous conduit jusqu’à Tromsø, Hammerfest et au Svalbard. Un ouvrage tardif dont il sera question plus loin, Le Sphinx des glaces (1897), montre incidemment que Verne ne s’est jamais départi de son goût pour la Norvège. Abordant les îles Falkland, le narrateur observe qu’elles rappellent la Norvège, « cette contrée attrayante où retentit l’écho des sagas »,…« poétique domaine d’Odin, des Erses [?] et des Walkyries » (I, ch.IX).

Les autres pays scandinaves sont moins présents dans l’œuvre de Jules Verne. Dans Joyeuses misères… (voir note 5), l’auteur fait étalage de connaissances livresques étendues sur la Suède où selon lui les objets d’étude ne manquent pas, comme la constitution de 1809 et les dispositions de la Diète « dans un pays qui le premier a eu l’honneur de posséder un gouvernement représentatif ». Il mentionne aussi Sten Sture l’Ancien « qui admit les paysans à la représentation nationale », évoque le système juridique suédois, énumère diverses personnalités remarquables à ses yeux (pas toujours faciles à identifier pour le lecteur d’aujourd’hui), et il se fait une joie à l’idée de visiter les universités de Lund et d’Upsal (op.cit. p. 15). Dans Vingt mille lieues sous les mers, on apprend que le capitaine Nemo a fait construire le redoutable éperon de son Nautilus dans les ateliers de Motala (I, ch.XIII) — l’acier suédois était déjà réputé pour sa qualité ; et dans le même roman, Olaus Magnus est mentionné parmi les auteurs qui ont attesté l’existence de céphalopodes géants (II, ch.XVIII) À l’époque de Jules Verne, la Suède et la Norvège formaient deux royaumes unis sous une même couronne. De nombreux indices révèlent sa préférence pour la seconde, peut-être pour des raisons politiques. Alors que l’aristocratie demeurait puissante en Suède, les Norvégiens avaient aboli les titres et privilèges nobiliaires dès 1818, ce qui enchantait notre auteur, épris de liberté et anarchiste dans l’âme sous des dehors bourgeois.

Le retour du voyage en Scandinavie de 1861 s’était effectué par le Danemark. Un monument de Copenhague avait particulièrement frappé l’imagination de Jules Verne, l’église Saint-Sauveur (Vor frelsers kirke), dans le quartier de Christianshavn. En route vers l’Islande, les protagonistes du Voyage au centre de la terre (1864) font escale dans la capitale danoise et prennent des « leçons d’abîme » en escaladant l’escalier extérieur du clocher en spirale de l’église en question, ce qui leur sera bien utile pour vaincre le vertige lorsqu’ils pénètreront dans les entrailles de la terre. Après quoi ils s’arrêtent quelque temps à Reykjavik, ce qui permet à Jules Verne d’évoquer Snorri, la Heimskringla, les sagas des rois de Norvège et d’exprimer à nouveau son admiration pour la culture scandinave. Le maître d’école, M. Fridriksson, symbolise à merveille l’amour du savoir et de la lecture chez un peuple soumis à des conditions de vie difficiles. Quant à la figure d’Arne Saknussem, le mystérieux alchimiste dont les inscriptions runiques vont servir de repères aux voyageurs, elle semble avoir été inspirée par un personnage historique bien réel, Arni Magnússon (1663–1730), grand collectionneur de sagas devenu célèbre dans l’histoire de la philologie nordique.

Canada

Hormis la Scandinavie, le Canada occupe une place à part dans l’esprit de Jules Verne. Dans une lettre à Louis Jules Hetzel du 31 mai 1887, il va jusqu’à en faire son pays de prédilection. Sa connaissance du terrain est pourtant très limitée puisqu’il a passé moins d’un jour dans ce pays : ayant traversé l’Atlantique en 1867 à bord du Great Eastern, une excursion à terre depuis New York l’avait conduit jusqu’à la rive canadienne de la vallée du Niagara. Mais c’est le Grand Nord qui fascine notre boréaliste impénitent. Roman de l’exploration nordique, Le Pays des fourrures n’a été publié qu’en 1873 mais rédigé plus tôt, peut-être avant la parution du chef-d’œuvre du genre, les Aventures du capitaine Hatteras (1864–65). L’action se déroule dans le Nord-Ouest canadien. En 1859, une troupe commanditée par l’Hudson Bay Company est envoyée en mission pour construire un fort sur la côte de la mer polaire aux alentours du 70e parallèle. Mais le site choisi, qui a toute l’apparence de la terre ferme, est en fait un énorme glaçon flottant recouvert de terre et d’humus qui va se détacher à la suite d’une éruption volcanique. Nos pionniers ne comprennent pas tout de suite qu’ils dérivent sur la mer. Leur course erratique les conduira jusqu’au-delà du 77° de latitude nord, après quoi s’amorcera une descente vers le sud, et c’est au prix d’aventures dramatiques et de nombreux périls qu’il finiront par échouer sur la dernière des îles aléoutiennes, Blejinic, dans le mer de Behring.

Le chef de cette expédition, le lieutenant Hobson, fait à Mrs Paulina Barnett, une accompagnante, une profession de foi boréaliste en harmonie avec les propres tropismes de Jules Verne : « Je suis de ceux qui pensent qu’il vaut mieux visiter la Russie pendant l’hiver et le Sahara pendant l’été. On voit alors ces pays sous l’aspect qui les caractérise. Non ! le soleil est un astre des hautes zones et des pays chauds. À 30° du pôle, il n’est véritablement plus à sa place ! Le ciel de cette contrée, c’est le ciel pur et froid de l’hiver, ciel tout constellé, qu’enflamme parfois l’éclat d’une aurore boréale. C’est ici le pays de la nuit, non celui du jour, madame, et cette longue nuit du pôle vous réserve des enchantements et des merveilles. » (I, ch.VI). Et l’enthousiasme de Mrs Bennett n’est pas de reste : « Ses instincts de voyageuse étaient plus forts que sa raison même. De ces contrées polaires, elle n’extrayait que l’émouvante poésie dont les sagas ont perpétué la légende, et que les bardes ont chantée dans les temps ossianiques » (I, ch.V). Jules Verne réunit ainsi Canada, Scandinavie et Écosse dans une même vision, sous le signe de l’étoile polaire. Et ce roman d’aventures contient déjà les éléments que l’on retrouve dans le reste de sa production dédiée aux régions polaires : théorie des courants marins susceptibles de conduire jusqu’au point suprême, distinction entre pôle géographique, pôle magnétique et pôle du froid, activités volcaniques intenses sous ces hautes latitudes, sans compter les innombrables dangers qui menacent quiconque s’aventure dans ces déserts glacés, notamment la confrontation avec les ours polaires.

Jules Verne aimait les Canadiens, et pour cause : à ses yeux ils étaient … presque des Français !7 Les personnages qu’il met en scène sont en effet des Québécois, comme Ned Land, l’intrépide harponneur de Vingt mille lieues sous les mers, ou les deux sympathiques héros du Volcan d’or, roman qui stigmatise la quête maléfique de l’or en citant Virgile (Auri sacra fames) et entraîne nos Québécois en 1896 dans les solitudes du Yukon, province sauvage et inhospitalière mais porteuse de cette poésie du Grand Nord qu’engendre la toute puissance de la nature.8 Les Canadiens tels qu’il les décrit, généralement des chasseurs intrépides, apparaissent audacieux, habiles, très braves et d’une loyauté à toute épreuve. L’extrême nord du continent américain est encore évoqué dans Cesar Cascabel (1890), en l’occurrence l’Alaska ; l’action se situe en 1867, autrement dit l’année où la Russie vend cette province aux États-Unis d’Amérique — ce qu’ignore la fantasque famille Cascabel lorsqu’elle entreprend de franchir en roulotte le détroit de Behring pris par les glaces.9 Intéressé comme il était par le sort des minorités, Verne a également tiré d’un épisode de l’histoire canadienne, la « rébellion des patriotes » (1837–38), un roman intitulé Famille sans-nom (1888) — mais qui ne s’inscrit pas dans la veine boréale de l’auteur.

À l’assaut des pôles

Du vivant de Jules Verne, l’essor des explorations a permis de cartographier la plupart des régions du globe. Il n’y a guère que les contrées polaires qui restent inconnues. À son décès en 1905, aucun être humain n´est parvenu à planter son drapeau sur aucun des deux points suprêmes : il faudra attendre encore quatre ans pour le pôle Nord (Peary, 1909), six pour le pôle Sud (Amundsen, 1911). Voyages extraordinaires obligent, l’auteur se devait de pallier cette carence par la fiction en mobilisant son imagination puissante et en s’appuyant sur son abondante documentation concernant les expéditions polaires. Dans Le Pays des fourrures, le lieutenant Hobson exprimait son désir d’atteindre un jour « cet inaccessible point du globe », mais l’objection de Mrs Bennett subsistait : « c’est une grosse question dont la solution est encore bien éloignée », lui faisait-elle remarquer (I. ch.VII). Avec le capitaine Hatteras, toute hypothèque de ce genre est levée : même dans les moments les plus périlleux de sa navigation, il ne doute pas de la réussite de son entreprise.

Au pôle Nord avec le capitaine Hatteras

Œuvre majeure de Jules Verne, Voyages et aventures du capitaine Hatteras (I. Les Anglais au pôle Nord ; II. Le Désert de glace) a été publiée en feuilleton en 1864–1865 avant de paraître de volume l’année suivante.10 Premier chef-d’œuvre de Jules Verne, il marque un tournant dans sa carrière. Ce roman arctique présente des similitudes avec Le Pays des fourrures en ce qui concerne la dramaturgie et la thématique, mais aussi un plus haut degré d’accomplissement artistique, ce qui laisse à penser que le second, bien que publié ultérieurement (en feuilleton à partir 1872), a peut-être été rédigé avant — simple hypothèse, invérifiable dans l’état actuel de nos connaissances.

Le héros, John Hatteras, est un homme de fer à la volonté indomptable, mystérieux à bien des égards, comme du reste son chien qui semble doté de pouvoirs surnaturels aux yeux de l’équipage. Lorsqu’il commande à distance la construction du bateau qui de Liverpool va le conduire dans les mers polaires, Hatteras attend la réponse à la poste restante de Gotteborg [sic] ; malheureusement, l’histoire ne dit pas pourquoi il séjourne dans la deuxième ville du royaume suédois, ni ce qu’il y fait. Une fois en mer, il se montre insensible au froid comme à la fatigue, et impavide face au danger quel qu’il soit. Même quand son inflexibilité dresse contre lui une partie de l’équipage et qu’il est traité d’assassin par un marin agonisant, il ne courbe pas la tête malgré l’émotion qu’il ressent : « une larme glissant de sa paupière vint se congeler sur sa joue pâle », écrit Jules Verne, mais le surhomme prend le dessus : « Arc-bouté sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, et sinistre dans son effrayante immobilité. » (I. ch XXXI). Et sans doute fallait-il à Hatteras posséder ces dispositions à la fois admirables et inquiétantes pour parvenir à son but. Il atteint finalement le pôle Nord, ce point sublime où convergent tous les méridiens du globe : une île, ou plus exactement « un volcan dressé comme un phare au pôle boréal du monde » (II. ch.XXIII). Tout à sa passion monomane, le capitaine Hatteras brave l’éruption pour atteindre l’emplacement exact du pôle, objectif ultime de sa quête. Cela nous vaut une description apocalyptique des éléments déchaînés, dans une atmosphère de ragnarök digne d’un grand opéra. L’intention première de Jules Verne avait été de réserver une fin grandiose à son héros en le faisant périr dans les flammes, tel Empédocle dans l’Etna. Finalement, il lui réserve la vie sauve, sur injonction de l’éditeur Hetzel qui voulait ménager son jeune lectorat, mais au prix de la perte de sa raison. « Triste victime d’une sublime passion », le capitaine Hatteras va finir ses jours dans un asile d’aliéné. En proie à sa « folie polaire », il fait quotidiennement sa promenade dans une direction constante, comme sous l’influence d’une force magnétique, et une fois parvenu au bout de l’allée, il revient à reculons. Le livre s’achève sur cette phrase : « Le capitaine Hatteras marchait invariablement vers le Nord. »

Ce roman possède tous les ingrédients d’un passionnant roman d’aventures. Aux côtés du héros et de son chien Duk, protagoniste important, le bon docteur Clawbonny dispense son savoir encyclopédique et contribue au moral des troupes par sa bonne humeur inaltérable. Le suspense est assuré par une série d’événements dramatiques: mutinerie d’une partie de l’équipage, apparition d’un rival américain dans la course aux pôles, attaques d’ours polaires, et de manière générale, obstacles innombrables que la nature arctique dresse sur les pas des hardis voyageurs, notamment sous forme de tempêtes : « La nature voulait-elle donc interdire l’accès du pôle, ce point du globe était-il entouré d’une fortification d’ouragans et d’orages qui ne permettaient pas d’en approcher ? » (II. ch.XXII).

Mais le but de l’auteur est aussi d’instruire. La partie didactique comporte d’abord des informations détaillées sur l’histoire de la navigation dans les régions circumpolaires. Verne fait preuve d’une impressionnante érudition dans tous ses romans à composante maritime. Ici, le capitaine Hatteras en personne lui sert de porte-voix, comme dans le chapitre intitulé « la catastrophe de sir John Franklin » (I. ch.XVII). Dans le discours qu’il tient à son équipage, Hatteras évoque un épisode aussi célèbre que tragique, l’expédition de John Franklin en 1845 à la recherche du passage du Nord-Ouest avec l’Erebus et le Terror qui se perdirent corps et biens ; il n’y eut aucun survivant. Franklin aurait commis l’erreur de se replier vers le sud, alors que le salut était au nord (en s’éloignant du pôle du froid, distinct du pôle géographique). Les souffrances indicibles des hommes et le recours au cannibalisme comme dernière issue sont évoqués. Le chapitre consacré au « grand courant polaire » (I. VI) offre un résumé de l’histoire des expéditions arctiques depuis l’époque des vikings, cette fois par la bouche du docteur Clawbonny : « Les noms de ces hardis navigateurs se pressaient dans son souvenir, et il croyait entrevoir sous les arceaux glacés de la banquise les pâles fantômes de ceux qui ne revinrent pas. ». Par ailleurs, l’honorable savant dispense tout au long du roman ses connaissances en matière de sciences de la nature. Il commente les phénomènes physiques particuliers aux régions polaires tels que réfraction, orages électriques, phosphorescence, parhélies, il s’extasie devant le spectacle féérique des aurores boréales, et va jusqu’à dispenser à ses compagnons un cours de cosmographie polaire qui occupe tout un chapitre (II. ch.XXIV).

Puis, il y a ces moments privilégiés où le lecteur semble pour un temps affranchi des limites étroites du réalisme, lorsque l’auteur donne libre cours à son imagination visionnaire. Celle-ci semble faire écho à ce que Jules Michelet avait écrit quelques années auparavant dans La mer (Hachette, 1860).11 Au chapitre 4 du livre II consacré à « la mer des pôles », le grand historien romantique notait à propos de la recherche du passage du Nord-Ouest : « Le plus tentant pour l’homme, c’est l’inutile et l’impossible » [inutile d’un point de vue utilitaire, faut-il préciser, car Michelet ne doutait pas que ces expéditions puissent enrichir les connaissances scientifiques]. Et de poursuivre : « Tout ce qui peut décourager les hommes se trouve réuni dès l’entrée de ces navigateurs du Nord. […] Mais cette procession lugubre qui annonce le monde des glaces, ce combat pour les éviter, donnent plutôt envie d’aller plus loin. Il y a dans l’inconnu du pôle je ne sais quel attrait d’horreur sublime, de souffrance héroïque ». Les tableaux qui se succèdent dans les Aventures du Capitaine Hatteras illustrent bien cet oxymore d’horreur sublime. Il est certes question de « latitudes effrayantes », de « contrées funestes », de « dangereuses mers », mais aussi des « merveilles de l’Arctique » ; tout un chapitre est consacré à « L’Arcadie boréale » (II, ch.XVI) — image d’innocence au matin du monde, révélatrice de la passion des origines qui transparaît souvent chez Verne, par exemple dans le Voyage au centre de la terre, écrit à la même époque.12

Vers le pôle austral, sur les traces d’Arthur Gordon Pym

Malgré les souffrances endurées, malgré la touche finale un peu mélancolique du roman (la folie douce d’Hatteras), l’esprit de conquête incarné par l’énergie indomptable du capitaine avait été dominant dans le récit de l’expédition au pôle Nord. Le nom même de son bateau, le Forward, symbolisait cette dynamique. L’ambiance est très différente dans l’autre roman polaire, beaucoup plus tardif, qui nous entraîne dans les mers australes : Le Sphinx des glaces (1897). Étrange voyage, qui reproduit celui d’Arthur Gordon Pym narré par Edgar Poe dans un roman inachevé paru en 1836.

Jules Verne vouait une grande admiration à l’écrivain américain — le « génial poète des étrangetés humaines », « le chef de l’école de l’étrange » — qu’il avait lu dans la belle traduction de Baudelaire (1858). Fasciné par « le génie ultra humain du plus grand poète du Nouveau Monde », il avait consacré à celui-ci une monographie intitulée Edgard Poe et ses œuvres (1864), l’année même de la publication de Aventures du capitaine Hatteras. La dernière partie de cet essai était consacrée aux Aventures d’Arthur Gordon Pym. Constatant que le récit était interrompu, Verne émet le vœu qu’une suite lui soit donnée. Mais par qui ? « Un plus audacieux que moi, et plus hardi à s’avancer dans le domaine des choses impossibles » précise-t-il modestement. Cinq ans plus tard, dans Vingt mille lieues sous les mers, Gordon Pym, pionnier virtuel des régions antarctiques, est à nouveau mentionné. Alors que le Nautilus navigue dans l’Atlantique Nord, le professeur Aronnax, perdu au milieu des brumes hyperboréennes, fait cette réflexion : « Je me sentais entraîné dans ce domaine de l’étrange où se mouvait à l’aise l’imagination surmenée d’Edgar Poe. À chaque instant, je m’attendais à voir, comme le fabuleux Gordon Pym, “cette figure humaine voilée, de proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun habitant de la terre, jetée en travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle !” » (II, ch.22).

Et c’est finalement Jules Verne lui-même qui décide sur le tard de relever le défi. Le Sphinx des glaces se présente en effet comme une suite au récit d’Edgar Poe. Pour ce faire, il use d’un stratagème dont l’écrivain américain et ses éditeurs avaient déjà eu l’idée, mais sans grand succès : faire croire que les aventures racontées reposaient sur des faits réels. Poe aurait fait œuvre d’historiographe, non de romancier, tel est le postulat de départ. Et pour que les choses soient bien claires dans l’esprit du lecteur, Verne lui fournit un long résumé — sur tout un chapitre (I, ch.V) — de l’ouvrage original. Ce n’est plus de l’intertextualité, mais de la récupération pure et simple !

Voyons en bref comment le récit de Jules Verne s’articule à celui d’Edgar Poe. Le narrateur, un voyageur américain du nom de Joerling, se morfond depuis quelques semaines dans les îles Kerguelen. Il attend avec impatience l’arrivée d’un bateau qui lui permettrait de se rapatrier, de quitter enfin ces « îles de la désolation », comme les avait appelées le capitaine Cook en 1779. Désolation : c’est bien la tonalité dominante de ce roman écrit en mode mineur. Quand une goélette, l’Halbrane, se présente enfin, son capitaine se montre d’abord réticent à prendre un passager à son bord, puis finit par se raviser. Le bateau lève l’ancre en août 1838, mais le voyage va prendre une tout autre tournure que celle que Joerling avait imaginée. Edgar Poe avait situé l’action de son récit de juin 1827 à mars 1828, soit quelque dix ans auparavant. À mesure que la goélette poursuit sa route, des indices concordants révèlent des traces de la funeste expédition de Pym et de ses compagnons. Y aurait-il des survivants ? Il s’avère après quelque temps que le capitaine de l’Halbrane n’est autre que le frère de celui qui commandait la Jane, censée s’être perdue corps et biens ; l’espoir l’habite encore et il est prêt à tout tenter pour retrouver ceux qui auraient échappé à la mort. C’est cette volonté qui va entraîner les voyageurs très loin dans les mers australes.

Outre les épisodes dramatiques qui ressortissent aux lieux communs du roman d’aventures, c’est l’atmosphère crépusculaire qui frappe le lecteur, et l’ombre d’Edgar Poe qui plane sur tout le roman. Dans le chapitre XII de la première partie (« Entre le cercle polaire et la banquise »), on peut lire ceci : « Depuis que l’Halbrane a dépassé cette courbe imaginaire, tracée à 23° et demi du pôle, il semble qu’elle soit entrée en une contrée nouvelle, “cette contrée de la Désolation et du Silence ”, comme le dit Edgar Poe, cette magique prison de splendeur et de gloire dans laquelle le chantre d’Eléonora souhaite d’être enfermé comme pour l’éternité, cet immense océan de lumière ineffable…»

L’Halbrane va être brisée par le monstrueux retournement de l’iceberg sur lequel elle s’était échouée. Portés par un glaçon flottant, nos héros vont être entraînés jusqu’au-delà du pôle austral, après quoi, réfugiés sur un fragile canot, ils aborderont une île dominée par une étrange figure de sphinx. Dans ces terres désolées, ravagées et stériles, un immense rocher se dresse sur le centre axial du monde, là où viennent converger tous les méridiens. C’est là que se situe le pôle magnétique qui affole les boussoles des navigateurs imprudents et au large duquel Pym avait disparu à proximité d’une gigantesque silhouette voilée, d’une blancheur immaculée. Ce monstre mythologique aux allures de sphinx, Verne en fait une montagne aimantée dont le champ d’attraction interdit le passage aux voyageurs modernes. Joerling et ses compagnons découvrent finalement le squelette de Pym, le fusil en bandoulière, fusil dont le fer a été irrésistiblement attiré par cet aimant colossal. Si les rescapés de l’Halbrane échappent à une telle crucifixion, c’est que leur canot, de fabrication indigène, ne comportait aucune trace de métal. En ce lieu, d’immenses quantités d’électricité, que les orages ne suffisent pas à dissiper, s’accumulent dans les nuages et les brumes. La surabondance de ce fluide aux pôles, « telle est la cause des aurores boréales et australes, dont les magnificences s’irradient au dessus de l’horizon, surtout pendant la longue nuit polaire, et qui sont visibles jusqu’aux zones tempérées, lorsqu’elles atteignent leur maximum de culmination. » (II.ch.XV). Et le roman s’achève sur ces mots : « Arthur Pym, le héros si magnifiquement célébré par Edgar Poe, a montré la route… À d’autres de la reprendre, à d’autres d’aller arracher au Sphinx des Glaces les derniers secrets de cette mystérieuse Antarctide ! »

D’un romantisme à l’autre

Trente-quatre ans se sont écoulés entre la parution des Aventures du capitaine Hatteras (1864) et celle du Sphinx des Glaces (1897). En l’espace d’une génération, les mentalités ont évolué, et également Jules Verne, en harmonie avec l’air du temps. À partir des années 1880, l’enthousiasme positiviste est retombé. La doctrine initiale s’est figée en un scientisme par trop mécaniste et déterministe pour ne pas prêter le flan à la critique. Les aspirations et les rêves nés à l’âge de la révolution industrielle sont dès lors revus à la baisse. Alimenté par diverses sources, l’esprit fin-de-siècle se traduit par une méfiance croissante à l’égard de la science et de la technique, et le rejet de l’idée qu’elles pourraient servir de religion de substitution. Même si Jules Verne a pu être catalogué comme le parfait porte-parole du positivisme, il n’a jamais eu une foi naïve dans le progrès. Si on y regarde d’un peu plus près, on constate qu’il exprime des doutes, fût-ce discrètement, dès ses premières œuvres, comme Cinq semaines en ballon (1863) ; s’il juge que la technique est neutre en elle-même, il est aussi conscient que les inventions et les machines humaines peuvent avoir un pouvoir destructeur. L’hubris et la folie menacent toujours. Jules Verne s’est interrogé sur les possibilités de l’intelligence humaine mais aussi sur ses limites. D’abord sous-jacent, son pessimisme s’accentue avec les années. Dans Les Cinq Cents Millions de la Begum (1879), le professeur Schultze, tenant d’un nationalisme brutal, illustre les dérives du darwinisme social dans une société de type militaro-industriel. L’ingénieur Robur, génial concepteur d’une machine volante futuriste (Robur le Conquérant, 1886), réapparaît dans Maître du monde (1904) sous les traits d’un dangereux mégalomane qui rêve d’être Dieu. Quant au thème de son dernier ouvrage, L´éternel Adam, publié à titre posthume en 1910, c’est le naufrage de la civilisation, le retour à l’animalité ; on serait tenté de parler d’involution, par opposition à évolution.13

Dans ces conditions, les deux récits de voyage vers les pôles, conçus à plus de trente ans d’intervalle, ne pouvaient guère se ressembler, malgré la présence d’éléments communs (dramaturgie propre au roman d’aventures, souci d’instruire, éléments didactiques concernant la météorologie, l’océanographie et l’histoire de la navigation…). Au milieu des périls, le capitaine Hatteras était resté maître de son destin, au point qu’aux yeux de ses compagnons, il était apparu comme « le génie de ces régions hyperboréennes » ; il en allait de même pour un autre héros imaginé dans les années 1860, le capitaine Nemo, que le narrateur présentait en ces termes dans Vingt mille lieues sous les mers : « Je voyais son calme regard s’animer parfois. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites à l’homme, il était là chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? » (II, ch.13).14 Rien de semblable dans Le Sphinx des glaces, roman de la déception. Pas de héros ici, hormis l’évocation du légendaire Arthur Gordon Pym. Et l’étrange voyage qui nous est conté, voyage au second degré, simple reprise d’un itinéraire déjà balisé, se solde par un échec. Dérivant sur leur iceberg, les rescapés de l’expédition ont manqué le pôle Sud qu’ils ont dépassé sans le voir.15

Surtout, ils n’ont rien vu des merveilles australes évoquées par Poe dans son ouvrage. Ni végétation luxuriante, ni phénomènes remarquables, juste des terres désolées et stériles. L’imaginaire romantique chez le romancier américain apparaît proche de celui des poètes et philosophes allemands du début du XIXe siècle. Le mythe du paysage blanc aux confins du pôle exprime poétiquement le désir de l’âme de dépasser le monde sensible pour se fondre dans une unité indifférenciée. Mais au fil des décennies, de tels rêves de fusion mystique dans une unité cosmique ne sont plus de mise. La métaphysique de l’illimité qui appartient au premier romantisme ne résiste pas à une critique scientifique et rationaliste. Dans Le Sphinx des Glaces, une de ses dernières œuvres, Jules Verne prend en un sens le parti du réalisme, il propose des explications rationnelles là où Poe parlait de merveilles et d’énigmes. Cette déconstruction ne va pas sans désenchantement mais l’auteur dépasse l’observation purement factuelle pour construire un autre mythe, en phase avec l’âge de la vapeur. Nourri d’éléments scientifiques, l’imagination puissante du romancier forge une vision cosmique, celle du monde perçu comme un gigantesque moteur : la toute puissance du magnétisme se substitue au triomphe de la blancheur, l’électricité est élevée à la dignité d’âme du monde. L’imagination de Verne reste romantique tout en reflétant le nouveau paradigme scientifique, non plus la mécanique classique mais la thermodynamique, avec le feu et la glace comme forces productives. Pourtant, une ambiguïté subsiste. On se souvient que dans Le Sphinx des Glaces, les seuls à se sauver sont ceux qui voguent au milieu des glaces dérivantes dans un canot de fabrication indigène où n’entre pas le moindre morceau de fer. Est-ce hors du temps et du progrès qu’il faut chercher le salut ? Pour reprendre la loi des trois états formulée par Auguste Conte, Jules Verne illustre certes le stade positif, mais les modes de pensée théologique et métaphysique, jugés obsolètes par le père du positivisme, sont tout aussi présents dans son œuvre.

Dès la fin du XVIIIe siècle, une sensibilité nouvelle apparaissait dans les lettres et les arts. Alors que les régions arctiques avaient longtemps été vues comme un désert stérile oublié de Dieu, le regard changeait avec l’introduction de la catégorie du sublime. Le monde des glaces comme les sommets alpins en venaient à susciter fascination et vertige. On trouve chez les explorateurs de l’extrême qui se sont illustrés au XIXe siècle un mélange de religiosité face à la nature sauvage, de goût des hauts faits, d’aspirations patriotiques et d’intérêts scientifiques. Ce frisson nouveau, nul n’était plus qualifié que Jules Verne pour en donner une traduction littéraire, pas seulement en vertu de son goût déclaré pour les pays froids. Les dangers affrontés loin des commodités de la civilisation, le retour au primitif sans autre recours que ses propres forces, une liberté illimitée n’ayant d’issue que la survie ou la mort, tout cela s’accordait avec son individualisme teinté d’anarchisme. Il possédait toutes les dispositions requises, avec son imagination visionnaire nourrie de connaissances encyclopédiques, pour être le poète de ce monde d’une sinistre beauté.

Avec sa voix singulière, Jules Verne a su faire rêver des générations. Mieux, et cela illustre le pouvoir de la littérature, il a suscité des vocations et incité à l’action. Il y aurait une étude à faire sur l’influence que Jules Verne a pu exercer sur les explorateurs polaires, notamment scandinaves. Adolf Erik Nordenskiöld, le premier navigateur à avoir forcé le passage du Nord-Est (1878–79), a signé la préface de l’édition suédoise de 1892, Kapten Hatteras resa till nordpolen (une première traduction suédoise avait été publiée en 1872) ; et L’Épave du Cynthia (1885), ouvrage que Verne a écrit en collaboration avec André Laurie, s’inspire de l’exploit accompli par l’explorateur suédo-finlandais dans les mers sibériennes au milieu des glaces polaires.

Le parcours de Fridtjof Nansen nous offre sans doute le plus bel exemple de rencontre entre l’imaginaire et le réel. Lors de son expédition de 1893–96, il était parvenu plus près du pôle Nord que quiconque sans toutefois l’atteindre. Il avait baptisé son bateau le Fram, équivalent en norvégien du Forward du capitaine Hatteras, et l’avait laissé dériver avec le courant dans l’espoir — déçu — de parvenir ainsi jusqu’au point suprême. Dès l’adolescence, Nansen avait lu et relu avec passion les œuvres de Jules Verne. Certaines figuraient dans la bibliothèque du Fram à bord duquel il avait fait installer un orgue, comme dans le Nautilus du capitaine Nemo. Nansen n’a jamais caché que Jules Verne avait éveillé son intérêt pour les expéditions scientifiques. De son côté, l’écrivain avait suivi avec intérêt les exploits de l’explorateur ; dans En Magellanie, écrit peu de temps après le retour triomphal de Nansen, il cite Nansen aux côtés de Stanley et de Livingstone parmi les héros ayant accompli de grandes choses.

Les deux hommes ont failli se rencontrer. Avec la publication de Fram over polhavet (1897), rapidement traduit dans de nombreuses langues, Nansen était devenu une célébrité se produisant dans le monde entier. C’est ainsi qu’il se rendit à Rouen le 30 mars 1897, à l’invitation de la Société normande de géographie, pour parler de son expédition polaire. Jules Verne, qui résidait à Amiens, fut empêché par la maladie de faire le déplacement, mais il envoya à Nansen un télégramme qui fut lu en séance : « J’aurais aimé pouvoir fêter celui qui a réalisé le voyage que j’ai aussi fait, mais hélas ! seulement en imagination » (télégramme dont Aftenposten publia la traduction en norvégien dès le 4 avril 1897). Nansen ne fut pas en reste, qui s’adressa en ces termes au vieux maître : « Vous êtes l’homme des rêves… mais que serait la vie, s’il n’y avait pas de rêves. »16

Notes

1Dans plusieurs interviews, J. G. M. Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008, a exprimé sa dette à l’égard de Jules Verne. Dès 1966 (dans Arts et loisirs, n° 27), il déclarait avoir trouvé dans l’œuvre de celui-ci « des scènes aussi importantes [pour lui] que les mythes et les images de la poésie homérique ». 

2Quelques intellectuels prestigieux comme Roland Barthes (1957 et 1970), Michel Butor (1960 et 1964) et Michel Serres (1974) ont contribué à la réhabilitation de l’auteur des Voyages extraordinaires, et la recherche universitaire concernant Verne a pris son essor à la même époque. 

3Sur le front des éditions, la situation est assez confuse. Passons sur les publications tronquées ou remaniées. Une même œuvre peut avoir été publiée sous différents titres, et dans différents formats. Jules Verne est entré dans la prestigieuse collection de la Pléiade aussi tard qu’en 2012 (quatre volumes parus à ce jour, mais les ouvrages publiés ne représentent qu’une fraction de la vaste production vernienne). Depuis peu, un certain nombre de romans sont également accessibles en ligne. Compte tenu de cette hétérogénéité, les citations de Jules Verne dans cet article renvoient aux chapitres dont elles sont tirées, non à telle ou telle publication. 

4Ce récit de voyage daté de 1859 — Verne a alors 31 ans — fut refusé par l’éditeur Hetzel. Il a été publié sur le tard par les éditions du Cherche-Midi sous le titre de Voyage à reculons en Angleterre et en Écosse (1989). 

5Joyeuses misères de trois voyageurs en Scandinavie, hors-série de la revue Geo consacrée à Jules Verne, accessible en fac-similé : http://jv.gilead.org.il/nejat/Joyeuses%20Misères/. La pagination indiquée est celle du fac-similé. 

6Edgar Poe, que Verne admirait, a lui aussi décrit une descente dans le maelström (cf. Histoires extraordinaires, traduction Baudelaire, 1858). C’est aussi dans ce « tourbillon dont aucun navire n’a jamais pu sortir », ce « nombril de l’océan », « que disparait le Nautilus du capitaine Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers — « Là sont aspirés non seulement non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales » (II, ch.XXII). 

7Mrs Bennett demande au lieutenant (qui est irlandais) : « rencontre-t-on encore des Français sur les territoires du continent arctique ? Réponse : « Oui, Madame […] ou sinon des Français, du moins, ce qui est à peu près la même chose, des Canadiens » (I. ch.XII). 

8Le Volcan d’or, achevé en 1899, publié remanié par Michel Verne en 1906, restauré d’après le manuscrit original par Olivier Dumas (éditions de l’Archipel, 1995, repris en Folio, Gallimard, 1999). 

9Quant au Groenland, il est évoqué dans La Chasse au météore (1901, publication posthume en 1908). 

10Parmi les œuvres de Jules Verne disponibles en livre de poche, les Aventures du capitaine Hatteras ont bénéficié d’une édition exemplaire procurée par Roger Borderie (Folio classique, Gallimard, 2005) qui, outre une belle préface, offre au lecteur de nombreuses informations sous forme de notes et de documents. 

11Ouvrage disponible sur www.gutenberg.org 2007 qui reproduit la 5ième édition datée de 1875. 

12À titre de curiosité, ajoutons qu’il est aussi question de l’Arctique dans Sans dessus dessous (1889), mais sous un angle très particulier. Soupçonnant l’existence de riches ressources minières, des visionnaires américains achètent les territoires arctiques situés au-delà du 80° parallèle. Pour en tirer les profits escomptés, encore faut-il faire fondre les glaces. Nos entrepreneurs envisagent tout simplement de modifier l’emplacement du pôle et de créer un nouvel axe de rotation de la terre perpendiculaire au plan de l’écliptique!. 

13Jules Verne aurait écrit cette nouvelle à la fin de sa vie, mais le manuscrit publié est de l’écriture de son fils, Michel Verne. D’où l’incertitude qui règne quant au rôle de chacun. 

14Jules Verne a précisé que le capitaine Nemo avait pris possession du pôle Sud le 21 mars 1868 en y plantant son propre drapeau ! 

15Les régions australes sont également évoquées dans Le Phare du bout du monde (1905) et dans En Magellanie, (version manuscrite datant de 1897–98 ; Michel Verne en a procuré en 1909 une adaptation discutable sous le titre Les Naufragés du Jonathan ; la version d’origine a été enfin restituée par Olivier Dumas en 1999 dans la collection Folio, Gallimard). 

16Sur ce point, et en général sur les liens entre Jules Verne et la Norvège, voir le site très documenté de Per Johan Moe, www.jules.verne.no. 

Déclaration de conflit d’intérêts

L’auteur n’a aucun intérêt concurrentiel à déclarer.

Références

  1. Barthes, R. (1957). Mythologies. Paris : Seuil. 

  2. Barthes, R. (1970). « Par où commencer ? ». Poétique 1, Paris : Seuil, 3–9. 

  3. Butor, M. (1960). Répertoire I. Paris : Éditions de minuit. 

  4. Butor, M. (1964). Essais sur les modernes. Paris : Gallimard. 

  5. Moe, P. J. voir www.jules.verne.no 

Autres ouvrages consultés

  1. Battail, J.-F. (1999). « Jules Verne, myterna och moderniteten ». Tvärsnitt, 3, 2–19. 

  2. Compère, D. (1991). Jules Verne écrivain. Genève : Droz. 

  3. Compère, D., et Margot, J.-M. (1998). Entretiens avec Jules Verne 1873–1905. Genève : Slatkine. 

  4. Dehs, V. (2005). Jules Verne, Eine Kritische Biographie. Düsseldorf : Artemis & Winkler. 

  5. Di Maio, M. (1990). « Jules Verne et le voyage au second degré, ou un avatar d’Edgar Poe ». Romantisme, n° 67, 101–110. DOI: https://doi.org/10.3406/roman.1990.5654 

  6. Dumas, O. (1991). « Les Sources du Billet de loterie ». Bulletin de la société Jules Verne, n° 97, 29–31. 

  7. Fabre, G. (2018). Les Fables canadiennes de Jules Verne, I. La place du Canada dans la production vernienne : Presses de l’Université d’Ottawa. DOI: https://doi.org/10.2307/j.ctt1tg5p02 

  8. Jules Verne au Canada. (2009). Revue Jules Verne, n° 29. 

  9. Jules Verne et les pôles. (2004). Revue Jules Verne, n° 17. 

  10. Marmier, X. (1840). Lettres sur le Nord : Danemark, Suède, Norvège, Laponie et Spitzberg. Paris : Delloye, 2, vol. 

  11. Marmier, X. (1855). Lettres sur l’Islande et poésies. Paris : Arthus Bertrand. 

  12. Pons, H. (1973). « Jules Verne en Norvège ». Bulletin de la Société Jules Verne, n° 28, 75–78. 

  13. Rémy, F. (2019). « Les voyages polaires de Jules Verne ». Cybergeo, European Journal of Geography, 1–30. http://journals.openedition.org/cypergeo/32455 

  14. Reneteaud, G. (2016). « l’Islande et la France. Construction d’un espace rêvé et fantasmé du Grand Nord dans la littérature française au XIXe siècle ». Études Germaniques, n° 282 avril–juin, 251–267. DOI: https://doi.org/10.3917/eger.282.0251 

  15. Roué, D. (2000). « La Norvège dans l’imaginaire de quatre écrivains français des XVIIIe et XIXe siècle ». In Éric Eydoux (dir.), Passions boréales. Regards français sur la Norvège. Presses Universitaires de Caen, 180–192. 

  16. Serres, M. (2003). Jouvences sur Jules Verne. Paris : Éditions de minuit. 

  17. Serres, M. (2003). Jules Verne, la science et l’homme contemporain. Entretiens avec Jean-Paul Dekiss. Paris : Le Pommier. 

  18. Thompson, I. (2011). Jules Verne’s Scotland in Fact and Fiction. Edinburgh : Luath Press. 

  19. Walecka-Garbalinska, M. (2016). « Nord-Sud aller-retour. Le récit de voyage érudit au XIXe siècle entre orientalisme et boréalisme ». Études Germaniques, n° 282, avril–juin, 201–215. DOI: https://doi.org/10.3917/eger.282.0201