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Research

Marianne Alopaeus, Anne-Marie Berglund et la France: Déterritorialisation, Dialogues Culturels, Reterritorialisation

Author:

Svante Lindberg

Université Åbo Akademi, FI
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Abstract

Two Swedish-speaking writers with ties to Finland are at the centre of this study: Marianne Alopaeus (1918–2014) and Anne-Marie Berglund (1952–2020). Alopaeus was born in Finland and grew up in Helsinki. From 1974 until just before her death, she lived in Sweden. Anne-Marie Berglund was born to Finnish parents in Helsinki but grew up in Sweden. Both Alopaeus and Berglund show in their works a fascination for France and for French culture. France is a country that appears as a place of existential exile in their works. I analyze the novel Mörkrets kärna (1975) and the essay Drabbad av Sverige (1983) by Alopaeus as well as Berglund’s epistolary novel Breven till mamma (2005), on the one hand to analyze study the relationship with French culture and literature in these texts and, on the other hand, to examine the links between exile, nomadism and literary creation, which is a central theme. I examine the movement from Scandinavia (Finland/Sweden) to France and then back to Scandinavia in order to elucidate the arrival of the protagonists at a post-exile condition (Harel 2005). In this process, the literary text plays the role of a space both of cultural transformation and reterritorialization.

 

Résumé

Deux écrivaines suédophones qui ont des liens avec la Finlande sont au centre de cette étude : Marianne Alopaeus (1918–2014) et Anne-Marie Berglund (1952–2020). Alopaeus est née en Finlande et a grandi à Helsinki : de 1974 jusqu’à juste avant sa mort, elle a vécu en Suède. Anne-Marie Berglund est née de parents finlandais à Helsinki, mais a grandi en Suède. Alopaeus aussi bien que Berglund témoignent dans leurs oeuvres d’une fascination pour la France et pour la culture française. La France est un pays qui figure comme un lieu d’exil existentiel dans leurs textes. J’examine ici le roman Mörkrets kärna (1975) et le récit Drabbad av Sverige (1983) d’Alopaeus ainsi que le roman épistolaire Breven till mamma (2005) de Berglund, d’une part afin d’analyser les rapports à la culture et à la littérature françaises dans ces textes et, d’autre part, pour examiner les liens entre exil, nomadisme et création littéraire, thématique centrale. Je me propose d’étudier le mouvement allant d’abord de la Scandinavie (Finlande/Suède) vers la France et ensuite de retour vers la Scandinavie afin d’élucider l’arrivée des protagonistes des textes vers un état postexilique (Harel 2005). Dans ce processus, le texte littéraire joue le rôle d’un espace à la fois de transformation culturelle et de reterritorialisation.

 

 

Mots-clés: Marianne Alopaeus; Anne-Marie Berglund; exil; nomadisme; post-exil; liminalité; transformation culturelle; reterritorialisation

How to Cite: Lindberg, S. (2020). Marianne Alopaeus, Anne-Marie Berglund et la France: Déterritorialisation, Dialogues Culturels, Reterritorialisation. Nordic Journal of Francophone Studies/ Revue Nordique Des Études Francophones, 3(1), 70–83. DOI: http://doi.org/10.16993/rnef.33
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  Published on 12 Oct 2020
 Accepted on 17 Aug 2020            Submitted on 04 Mar 2020

Introduction

Deux écrivaines suédophones ayant des liens avec la Finlande sont au centre de cette étude ; il s’agit de Marianne Alopaeus (1918–2014) et d’Anne-Marie Berglund (1952–2020). Alopaeus, dont le nom de jeune fille est Marianne Rosenbröjer, est née en Finlande ; elle a grandi à Helsinki. Elle a vécu la plus grande partie de sa vie en dehors de la Finlande ; de 1974 jusqu’à peu de temps avant sa mort en Suède. Anne-Marie Berglund est née de parents finlandais à Helsinki, mais a grandi en Suède où la famille a déménagé lorsqu’elle avait 4 ans.

Marianne Alopaeus aussi bien qu’Anne-Marie Berglund témoignent dans leurs œuvres d’une fascination pour la France et pour la culture française. La France est un pays où elles voudraient s’exiler, au moins au début de leurs carrières. Dans leur écriture, des traces d’influences de personnalités culturelles françaises telles que Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et Marguerite Duras peuvent être identifiées. Si l’on considère les deux écrivaines comme des représentantes de la « nordicité », il convient de se demander quelle est la nature de la présence de la France dans leurs textes littéraires. Alopaeus et Berglund sont des écrivaines nordiques et représentent ainsi un territoire qui, selon Malmio et Kurikka (2019 : 9) est « a special thickening of space » ainsi qu’un espace qui « not only grows from its own past, but also constantly recycles the surrounding world ». Quelle est la signification symbolique de l’influence de la France dans cette écriture ? Quel rôle joue la langue suédoise dans la thématique des récits ? Assiste-t-on, chez Alopaeus et Berglund, à un processus de transformation culturelle par le biais du contact avec la France et quels sont les statuts des espaces finlandais, français et suédois ? Comment placer cette thématique dans le cadre de la littérature finlandaise de langue suédoise – une littérature mineure dans le sens de Deleuze et de Guattari (1975) – ainsi que dans le cadre de la littérature suédoise de Suède ? Je me propose, plus précisément, d’étudier ces deux auteures dans une perspective de littérature migrante et j’aborde également la question d’être en exil dans sa propre langue. À cette fin, j’utilise des sources théoriques ayant leurs origines aussi bien dans les études scandinaves que dans les études littéraires francophones et internationales. Les récits examinés dans cette brève étude sont Mörkrets kärna (1975) et Drabbad av Sverige (1983) de Marianne Alopaeus ainsi que Breven till mamma (2005) d’Anne-Marie Berglund.

On peut considérer Alopaeus comme une écrivaine d’inspiration existentialiste, une écrivaine-philosophe, en particulier dans Mörkrets kärna et dans Drabbad av Sverige. Au sujet d’Anne-Marie Berglund, Kristoffer Leandoer (1993 : 202) écrit qu’elle est une écrivaine d’inspiration romantique (un trait rare dans la littérature nordique contemporaine selon lui) dont l’écriture fait preuve de traits de mysticisme qui font penser à l’écrivain du XIXe siècle, Gérard de Nerval. Alopaeus et Berglund sont des nomades ainsi que des porte-paroles du point de vue de la psychologie féminine, mais elles transgressent aussi des frontières et font de la liminalité leur espace propre. De plus, elles pratiquent un genre d’écriture, que Tuva Korsström a appelé l’écrit féminin (1994 : 68–96). En outre, elles sont des observatrices de sociétés et de lieux. En les lisant, il faudrait prendre en considération cette notion de lieu qui, selon Daniel Chartier (2014 : 15), « doit être comprise comme une synthèse collective, issue d’un ensemble de synthèses parallèles et individuelles, qui trouvent leur place dans un processus continu d’accumulation et de concurrence des discours ». La France, la Suède et la Finlande deviennent les objets de l’attention d’Alopaeus et de Berglund.

Si Marianne Alopaeus peut être vue comme une représentante privilégiée de la haute bourgeoisie suédophone de Finlande, qui se trouve, plus tard, également dans un milieu similaire en Suède, Anne-Marie Berglund parle d’une tout autre perspective. Son point de vue est plutôt celui de l’enfant d’immigrants en Suède. Il y a, évidemment, une différence en ce qui concerne leurs appartenances institutionnelles. Alopaeus s’inscrit, au moins dans la première moitié de sa vie, dans une tradition littéraire finlandaise suédophone, tandis que Berglund écrit à partir de sa position en Suède. Il s’agirait d’une perspective mineure et d’une perspective majeure dans les termes de Deleuze et de Guattari.

Mon étude s’inspire aussi de la recherche récente sur l’espace littéraire nordique ou l’espace dans la littérature nordique. Ayant fait une synthèse de la recherche dans le domaine de la spatialité et du spatial turn récent dans les études culturelles et littéraires, Sondrup et Ringgaard (2017 : 19) proposent l’étude de la notion de spatial nodes (nœuds spatiaux) dans la littérature nordique. Il est question, moins d’un espace vécu d’un Bachelard que d’une tendance à souligner de nouveau l’espace réel tout en prenant en compte ses aspects d’espace de rencontre, de croisement et de passage : « A spatial node[…] can be a significant location, a type of location, or a use of location that can assume the same sort of formative resonance within literary culture, but across history rather than within a single moment » (ibid.). Selon ces chercheurs, « place is defined horizontally as a space transected by various global flows rather than vertically as that of shared history » (2017: 25). Ils poursuivent en disant que leur intérêt pour l’espace dans la littérature nordique comprend aussi des espaces « non-nordiques » mais décrits dans des textes nordiques. Dans mon étude, la France est un exemple de ce dernier type d’espace dans la littérature nordique. Ce pays est à percevoir comme un nœud spatial dans les textes d’Alopaeus et de Berglund que j’examine. Ce rapport avec la France n’est pourtant rien de nouveau dans le contexte nordique, le nœud spatial de Paris et de la France y étant présent depuis longue date, par exemple dans les œuvres d’August Strindberg et d’Eyvind Johnson pour prendre deux exemples suédois.

Exil, nomadisme, liminalité : la Finlande, la France, la Suède

Alopaeus et Berglund peuvent être considérées comme des écrivaines en exil, des écrivaines migrantes, voire des nomades, ou des écrivaines qui expriment ce que Simon Harel (2005 : 20) appelle « la condition du post-exil », c’est-à-dire une phase ayant lieu longtemps après la phase d’exil proprement dite. Il s’agit d’une période dans laquelle l’immigrant est intégré dans son nouveau pays tout en gardant des traces du pays qu’il a quitté. Cette phase signifie moins une rupture culturelle qu’une transformation de la culture, phénomène qui a lieu dans le texte de l’écrivain migrant (ibid). Le texte « migrant » devient un espace de transformation culturelle, ce qui rend nécessaire une « revalorisation de la trajectivité qui nous transforme » (Harel 2005 : 53). Peut s’ajouter à ceci l’idée d’un exil constant, ce qui est une condition culturelle plutôt commune de nos jours. Il s’agirait d’un état dans lequel la binarité appartenance/exil a perdu son sens, où l’exil est une condition incontournable à toute écriture véritable et à toute pensée créatrice. C’est, entre autres, cette perte de sens traditionnel du mot exil qu’Anders Olsson traite dans son livre Ordens asyl (2011). C’est un état proche de celui de la liminalité, c’est-à-dire un entre-deux où les expressions culturelles se croisent. La liminalité quant à elle exprime aussi un point temporaire, où il faut prendre des décisions pour pouvoir continuer, plutôt que d’un lieu où il est raisonnable de rester, de demeurer (voir par exemple Chakraborty 2016). La migration au sens large est une thématique essentielle dans la littérature européenne contemporaine, un fait dont témoignent par exemple les œuvres de l’écrivain allemand William Sebald (1944–2001) ainsi que de l’auteur néerlandais Cees Nooteboom. Ici, cet épuisement du mot exil dont parle Anders Olsson est clairement visible. Dans plusieurs textes de Nooteboom, dont par exemple Philippe et les autres (2006a) et Perdu, le paradis (2006b), la notion de migration est teintée par la notion de tourisme et, au sens large, par celles du mouvement et de la vitesse. Ces deux dernières sont essentielles, pour le meilleur et pour le pire, dans la culture contemporaine. Il s’agit d’un état dans lequel l’importance de la condition « géographique » se voit diminuée.

Les deux écrivaines traitées ici représentent, selon moi, deux stades de l’évolution littéraire de la problématique de la migration et du mouvement dans le contexte de la littérature suédophone, en particulier de la littérature finlandaise d’expression suédoise. Tandis que l’œuvre de Marianne Alopaeus témoigne d’un point de vue sur le mouvement dans lequel le lieu géographique garde toujours ses traits de « différence culturelle », le point de vue de la « flâneuse », c’est-à-dire l’écrivain femme qui exprime sa vision subjective et changeante du lieu est beaucoup plus important chez Anne-Marie Berglund ; raison pour laquelle il me semble intéressant de comparer les deux écrivaines. Alopaeus et Berglund ne sont pas les seules voyageuses de la littérature suédophone de Finlande (si l’on se permet de voir Berglund comme témoignant de l’expansion de cette littérature), mais s’inscrivent en fait dans toute une tradition, dont l’étude de la littérature minoritaire ainsi que celle de la spatialité restent de droit. Pour le dernier domaine, l’ouvrage de Merete Mazzarella, Det trånga rummet: en finlandssvensk romantradition (1989), est un ouvrage de référence, bien que le sujet traité soit le protagoniste masculin dans les romans suédophones (Mazzarella avait traité les protagonistes féminines dans l’ouvrage Från Fredrika Runeberg till Märta Tikkanen de 1985). Ceci dit, il est aussi à sa place de considérer l’aspect de « littérature mineure » d’un point de vue théorique en parlant de la littérature suédophone en Finlande. Selon Deleuze et Guattari : « [u]ne littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure » (1975 : 2). Si la littérature suédophone de Finlande est une littérature mineure, convient-il donc de considérer certains aspects bien particuliers en la lisant ? Si c’est le cas, il est à sa place d’examiner les propos de Deleuze et de Guattari. Selon eux, une littérature mineure « est affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation » (idem.). Ensuite, dans ce genre de littérature, « tout est politique » (ibid. : 30). Une troisième caractéristique serait que « tout prend une valeur collective » dans ces littératures (ibid. : 31). Mon hypothèse ici est que ceci n’est vrai qu’à un certain degré dans les textes suédophones étudiés dans cet article et que c’est surtout les deux derniers critères qui se laissent discuter. Néanmoins, vu que Mazzarella (1989) analyse « l’espace étroit » du roman de langue suédoise en Finlande, il faut avouer que ceci est une thématique qui résonne de la déterritorialisation et, d’une manière indirecte, d’une prise de conscience des conditions politique et collective. Une continuation de cet intérêt pour la spatialité du roman suédophone en Finlande et en Scandinavie se poursuit très activement dans la recherche actuelle, par exemple dans l’ouvrage récent rédigé par Kristina Malmio et Kaisa Kurikka, Contemporary Nordic Literature and Spatiality (2019).

Aperçu des œuvres de Marianne Alopaeus

Marianne Alopaeus a fait ses débuts en 1945 avec le roman Uppbrott. La réception de son travail en Finlande et en Suède a été étudiée en détail par Bodil Haagensen (1990). Comme le souligne cette dernière, Alopaeus et ses protagonistes romanesques se considèrent souvent comme des étrangers, comme des personnages qui sont de passage dans une Finlande suédophone bourgeoise étouffante et qui désirent l’ailleurs, notamment la France. Ce désir de libération et cette volonté de partir sont contrastés avec un autre trait dans l’écriture d’Alopaeus ; il s’agit du lien étroit avec la langue maternelle, le suédois. Un thème récurrent est la gratitude d’avoir eu cette langue comme outil d’expression. Cependant, si la langue est un atout, une ressource, elle est aussi un aspect qui enferme et qui limite, comme le constate Haagensen. C’est ainsi car la langue est liée à une problématique identitaire. Dans les deux romans mineurs Utanför (1953) et Avsked i augusti (1959), la France est présente en arrière-plan. Dans le premier roman, Martina, participante à un cours de langue à Paris, est au centre ; le roman raconte sa liaison avec un homme marié d’origine finlandaise dans la capitale française. La protagoniste se trouve à Paris parce qu’elle a voulu se distancier de l’enfermement psychique et politique, résultat de la Deuxième Guerre mondiale, de la Finlande. Le fait d’avoir vécu la guerre distingue Martina de ses jeunes compatriotes dans le cours de langue, ces derniers se caractérisant par leur insouciance et par leur goût d’aventure. Le voyage en France fonctionne aussi pour la protagoniste et pour d’autres personnes des pays nordiques dans le roman comme un moyen d’avoir accès à ce qu’elles perçoivent comme un stade supérieur de développement spirituel et intellectuel. Un thème récurrent dans les livres d’Alopaeus est l’image des Scandinaves comme faisant partie d’une jeune civilisation et surtout l’idée de la Finlande comme un pays caractérisé par cette jeunesse. Aussi, pour le personnage principal, Urda, dans le deuxième roman Avsked i augusti, la France est synonyme de rupture et d’innovation en contraste avec l’enfermement de la guerre et avec la claustrophobie qui caractérise son mariage dans la Finlande suédophone bourgeoise. Une autre fonction de la France est qu’elle offre la liberté de jouer avec les identités, de faire une sorte de jeu de miroirs grâce à l’usage de la langue française.

Déterritorialisation et reterritorialisation dans Mörkrets kärna et Drabbad av Sverige

Par la suite, je tracerai le chemin menant de la déterritorialisation vers la reterritorialisation dans les deux récits choisis d’Alopaeus. Dans Mörkrets kärna, la protagoniste Mirjam éprouve le désir de nouvelles expériences ainsi qu’une soif de l’éloigné, de l’ailleurs ; le terme suédois, fjärrlängtan, exprime une nostalgie du lointain. La protagoniste se trouve dans un Helsinki d’après-guerre et, après une relation d’amour problématique avec Jurek, un juif d’origine russe, elle éprouve un désir de partir sans bornes. Cet état liminaire se définit aussi par l’instabilité de l’ici présent. À partir de sa position à Helsinki, Mirjam constate, par exemple :

La mer brillait, jamais en paix ; elle murmura vers les rochers plats de la plage de Brunnsparken, une lune printanière argentée s’envola, elle rugit sur les rochers, au-dessus de Sveaborg, au-dessus de la mer à découvert. Une grande faim ouverte dans toutes les directions. L’aliénation et le sentiment d’un chez-soi. Et je fais la navette entre les deux, nourrie par les deux. (Alopaeus 1975 : 30)1

Parallèlement à ce désir presque physique de partir et de se lancer dans la géographie du lointain se manifeste, en filigrane, un désir plus intellectuel. Mirjam se voit différente de son milieu, ce qui justifie davantage son envie de partir. Sur le plan culturel, elle ressemble, selon elle-même, plus au Russe, Jurek, qu’à toute autre personne de son milieu suédophone finlandais. Le désir de l’ailleurs équivaut aussi à la volonté d’avoir une valeur humaine, quelque chose qui s’avère liée à l’acceptation de sa différence. La protagoniste est étrangère dans son milieu d’origine tout en désirant l’étrangeté dans un ailleurs. Cet ailleurs est associé à l’acceptation de la différence humaine : « Cette faim de différence humaine et de diversité humaine, des proportions si douloureuses. Une maladie de carence, qui ne peut contaminer celui qui vient d’un pays peu peuplé où le climat rend les villes humaines vides et désolées. » (Alopaeus 1975 : 79).2

L’état d’esprit de la protagoniste se définit par le souhait de différence. C’est un désir qui s’explique à la fois par le fait qu’elle fait partie d’une culture « mineure » en Finlande (la communauté suédophone) et par le lieu où elle se trouve, la Finlande d’après-guerre qui est un lieu « nordique » situé à la lisière de l’Europe. C’est à Paris, un centre européen, qu’est attribué le rôle de réaliser ce rêve de la différence, en tout cas dans un premier temps. Mirjam s’y rend, sans la compagnie de Jurek. Néanmoins, le sentiment d’aliénation ne la quitte pas entièrement pendant ses fréquentes visites à Paris. Cependant, cette différence, la différence de l’étrangère, sera supportable dans cette ville : « Être ici ! À nouveau… Et la libération profonde d’avoir cherché sa vraie situation et de devenir compatible avec son destin. Être un étranger dans son propre pays est honteux et inadmissible. » (Alopaeus 1975 : 81).3 L’aliénation est ainsi chose permise lorsque l’on est à l’étranger et que la protagoniste arrive à conjuguer le rôle d’admiratrice de la culture française et celui de l’aliénée quand elle se trouve en France, une véritable condition de liminalité. À cause de ses origines, elle se voit différente face à bien des aspects culturels en France, notamment l’aspect méditerranéen du pays. La cérébralité de l’homme de la Méditerranée la fait réfléchir sur la différence culturelle entre les pays nordiques et la France. Les individus que Mirjam rencontre à Paris discutent des idées philosophiques, des questions sur la décolonisation tout en gardant leur vivacité intellectuelle, y compris pendant les rencontres nocturnes animées. Le cerveau continue à être actif, contrairement à ce qui est souvent le cas dans les pays nordiques, où le lyrisme et la poésie collective l’emportent souvent : « Ici, ils n’ont pas chanté – la magie collective de la chanson commune convenait aux Nordiques, aux Allemands et aux Slaves […] ». (Alopaeus 1975 : 59).4 Ainsi, face à l’étrangeté culturelle qu’elle rencontre à Paris, la protagoniste arrivera aussi à concevoir son appartenance à un certain chez soi culturel, c’est-à dire la sphère culturelle « nordique » au sens large.

Le sujet suédophone face à l’exil postcolonial

Paris est à la fois la grande ville avec tous ses inconvénients et un endroit généreux et indulgent où l’étranger peut se voir accordé un lieu d’asile. Mirjam va connaître ce deuxième rôle de Paris quand elle fait la connaissance de plusieurs personnes en exil politique, notamment le juif, Marc, des Algériens ainsi que des habitants d’Amérique du Sud. Ces individus ont en commun de se trouver en exil, de passage en France tout en ayant leur véritable place quelque part ailleurs, mais ne pouvant pas y demeurer. Pour sa part, Mirjam est-elle en exil de la même manière qu’eux ? Dans le roman, Marc décrit la condition de Mirjam ainsi :

Vous ressembliez… Oui, à une personne en exil […] à une personne en exil… D’une manière différente de celle de nous autres. […] Vous auriez pu être l’un de ceux qui vivent entre parenthèses en dehors de leur vie réelle, comme il y en a tellement ici, les parasites et les paresseux qui se rendent intéressants. Ou un touriste qui voudrait une aventure […]. (Alopaeus 1975 : 84)5

L’exil de Mirjam est donc davantage une position psychologique vécue au plan individuel (bien que cet exil ne soit pas sans avoir des connotations socioculturelles), qu’issue d’une situation politique spécifique. Cependant, elle est originaire d’un pays qui n’est pas sans avoir ses particularités linguistiques et culturelles qui ressemblent à la situation d’un pays décolonisé. Néanmoins, la Finlande n’est pas un lieu duquel on s’exile pour une raison bien spécifique. Mais cela ne signifie pas que Mirjam est libre et indifférente à son origine nationale, qu’elle est une nomade postmoderne à part entière. Selon elle-même, il y a en fait en Finlande une obligation très forte, voire un devoir, d’être patriote. Cependant, si l’on regarde Mirjam comme une nomade plutôt que comme une exilée, on peut constater qu’elle regarde souvent la Finlande soit comme un non-monde sans contact avec le continent européen, soit comme un espace folklorique, une réserve idyllique : « Vous pouvez rire aussi longtemps que vous êtes ici et non pas là. À distance, c’était drôle et touchant. Un sanctuaire d’idylles dans le coin le plus nordique de l’Europe ». (Alopaeus 1975 : 101).6 Bien que la Finlande ait son propre dynamisme culturel, dont le bilinguisme et la question nationale sont les composants les plus importants, ces derniers donnent à Mirjam des sentiments mitigés. Elle regarde, par exemple, le sort des suédophones en Finlande d’un œil pessimiste :

[…] et le peuple suédois pourrait encore être élevé dans l’esprit des ancêtres. Jusqu’à ce qu’il ait été assimilé par la culture finnoise ou qu’il ait émigré en Suède ou qu’il ait été internationalisé, et il n’y a pas de mal à cela, la réserve culturelle peut être gratifiante pour les ethnographes, mais pour ceux concernés, ce n’est pas si drôle. (Alopaeus 1975 : 101–102)7

Bien que Mirjam soit une cosmopolite qui a passé du temps dans de nombreuses villes, elle revient toujours à la capitale française. Ce n’est qu’à Paris que sa faim de l’ailleurs peut être apaisée et où elle n’a pas à se justifier ou à s’expliquer. Ce sentiment de satisfaction est pourtant éphémère. Au fond, elle reste une sans-abri existentielle à qui ni la France ni la Finlande ne peuvent offrir de résidence permanente.

Ses amis exilés en France demandent parfois si elle a un ressentiment envers ses compatriotes. Dans une conversation avec son ami Jacob, elle déclare à ce sujet : « Je suis triste. Triste parce que je ne suis presque jamais arrivée à me reconnaître en eux. Ce n’est pas différent qu’on veut être, on veut être égal ». (Alopaeus 1975 : 118).8 La position de la protagoniste du roman n’est donc pas celle de l’exilé au sens politique, mais peut se définir plutôt comme le résultat de décisions personnelle et subjective. Dans ce sens, la protagoniste est déjà davantage une nomade, voir une touriste, qu’une exilée. Néanmoins, le sentiment de différence culturelle et d’identité minoritaire se retrouve à un niveau sous-jacent et conditionne, de manière indirecte, ces décisions. Cependant, sa position n’est pas du tout celle de l’exilée postcoloniale, condition qu’elle connaîtra par l’intermédiaire du personnage de Jacob, qui représente la question de l’Algérie et la décolonisation. Inséparable du cas de l’Algérie, il y a la question de l’identité culturelle et la volonté d’un peuple de se révolter contre un État colonial. Ce contexte est provocant pour Mirjam qui, selon elle-même, s’oppose à tout essentialisme culturel. Son identité est fondée sur l’absence et elle remarque que cette identité se définit plutôt par ce qu’elle n’est pas que par ce qu’elle est : « Non, ceci aussi était resté derrière moi, consumé. Je le savais déjà, du moins je savais le plus important, qui je n’étais pas. Le reste, je n’avais pas le temps de m’en occuper. » (Alopaeus 1975 : 127).9

Comment doit-on alors voir la position de Mirjam dans une optique coloniale/postcoloniale ? Pour ce faire, il faudrait évidemment considérer la protagoniste dans son contexte finlandais. Dans un sens, la phase postcoloniale semble être une étape qui a été ignorée ou peut-être simplement laissée de côté dans le cas finlandais, la Finlande voulant se considérer directement comme une nation. La question de la nation « indépendante » n’est pas d’une importance aiguë. Cependant, le cas de Mirjam est plus compliqué car, tout en faisant partie de cette jeune nation, elle fait également partie d’une minorité linguistique dans cette même nation. Un problème qui surgit et qui différencie Mirjam des autres exilés dans le roman est l’importance dans son cas de la communauté suédophone de Finlande. Il convient ici de reparler de la littérature mineure et de ses caractéristiques. Si un trait typique de la littérature mineure est qu’elle est politique, ceci n’est vrai qu’au second degré dans l’œuvre d’Alopaeus. Le point focal n’est pas de parler directement d’une problématique politique mais d’énoncer une problématique existentielle dont le côté politique reste en arrière-plan. Il est compliqué de gérer cette question dans une discussion sur le passage du nationalisme vers l’internationalisme comme le fait Jacob quand il constate : « On ne peut pas faire le grand saut de rien […] des tribus fragmentées, je pense à mon peuple, directement à l’internationalisme. Un État nouveau-né ne peut pas faire le saut du nationalisme, c’est une étape nécessaire du développement » (Alopaeus 1975 : 127).10 Or, le roman ne dit pas explicitement que la Finlande a fait le saut de sa phase de nationalisme, selon la formulation de Jacob. C’est que le cas de Mirjam est différent. L’idée de nationalisme est bien présente en Finlande depuis le XIXe siècle. Le roman souligne aussi l’exigence de patriotisme en Finlande, état qui ne fait que renforcer l’aliénation de Mirjam vis-à-vis de son pays natal puisqu’elle fait partie d’une minorité linguistique. De nouveau, la question de la nature de culture mineure se pose. Cependant, la France n’est pas non plus une société idéale pour la protagoniste. Quant à la question de savoir où elle aurait voulu vivre si elle avait pu choisir le pays, et si elle avait choisi la France, la réponse sera négative. Et quant à la question de savoir où elle est chez elle, la réponse sera « ne suffit-il pas d’avoir une racine en soi, d’être à la maison partout dans l’univers ?» (Alopaeus 1975 : 115). Selon moi, la position de Mirjam est à voir comme postexilique, comme un exil vécu au second degré. C’est davantage ce que Simon Harel appelle une trajectivité transformante qu’un exil politique (voir supra). C’est Paris, qui fonctionne comme un nœud spatial de la littérature nordique où se croisent les « vrais » exilés et les post-exilés, qui fournit l’espace de cette transformation.

La classe sociale : une condition internationale

La France offre une certaine liberté et elle est également un espace de miroir et d’autoréflexion, bien que les sentiments de Mirjam face à son pays d’adoption restent en effet souvent hésitants. Ceci est visible dans les parties parlant de l’appartenance aux classes sociales. L’appartenance de Mirjam à une minorité linguistique n’est pas toute la vérité car le roman évoque aussi son appartenance à la haute bourgeoisie. Il y a là des points de comparaison entre la Finlande et la France. Ce milieu s’avère aussi étouffant que le milieu équivalent en Finlande, et que la protagoniste connaît bien. Son appartenance sociale confirme bien la thèse de Pierre Bourdieu (1984 : 3) des espaces sociaux bien définis et délimités. Ainsi, aux yeux de Mirjam, la classe supérieure finlandaise constitue le même monde en dehors du monde que le milieu correspondant en France, ce que Mirjam va éprouver lors d’une visite chez son amie Gaby en France : « […] ma chambre à Haapala. Une copie pauvre de ce que j’ai autour de moi. […]. Mais c’était le même monde en dehors du monde » (Alopaeus 1975 : 303).11 Ce milieu en dehors du monde, c’est aussi le milieu suédophone dont fait partie Mirjam en Finlande ; mais ce milieu n’est pas représentatif de la nation finlandaise :

Non, nous n’étions pas représentatifs de notre pays, pas même de la petite classe supérieure suédophone. Peut-être d’une de ses couches, ceux qui avaient eu des relations familiales dans les anciennes provinces baltes et la Russie, plutôt qu’en Suède. Je ne me suis jamais sentie suédois – comme si aucune différence de mentalité ne pouvait être plus grande que celle entre la mentalité suédoise et moi-même. Le ton lumineux de la chanson populaire suédoise… Tellement plus proche de moi le ton mineur de la chanson populaire finnoise. Et plus près de moi encore, la passion et la puissance et la profonde tristesse de la chanson russe. (Alopaeus 1975 : 304)12

Face aux nations de la Finlande et de la France, le personnage principal reste donc une spectatrice, celle qui analyse un rôle dû à sa position minoritaire. Pourtant, ceci n’est pas qu’une contrainte imposée, mais aussi une condition choisie. À la fin du roman, la position liminaire apparaît en effet comme une sorte d’idéal et devient une partie de l’identité de Mirjam. La migrance de la protagoniste est effectivement une condition dans laquelle on n’est pas alourdi par le pouvoir de l’habitude et qui offre la possibilité de voir la situation avec ce que Edward Saïd appelle le regard en contrepoint, une capacité due au fait que l’énonciateur parle d’une position hors de l’ordre habituel (Said 2001 : 186) : « Je ne peux pas accepter le silence. […] Je ne peux pas accepter que la peau soit autorisée à se guérir sur une infection étrange » (Alopaeus 1975 : 344).13 Trouver un chez soi, être à la maison, apparaît moins comme quelque chose à désirer que comme la preuve qu’on a cédé, qu’on s’est laissé contaminer par une maladie. Le mouvement et le rythme sont les aspects essentiels, ce qui renforce l’impression que la place de Mirjam est à caractériser comme une position de liminalité à la fin du roman.

Parler de l’exil dans son propre nom

Dans l’essai Drabbad av Sverige, nous rencontrons un autre voyageur ; Marianne Alopaeus réfléchit elle-même sur sa nouvelle patrie, la Suède. Alopeaus a abandonné la forme du roman traditionnel, ayant compris, comme le constate Thomas Warburton (1984 : 356) que cette forme n’était pas le genre qui lui convenait le plus. Dorénavant, elle s’énonce dans son propre nom. Bodil Haagensen (1990) souligne que la publication de ce livre en 1983 a soulevé beaucoup de réactions en Finlande et en Suède. Avec des yeux intrépides, l’auteure considère son pays d’adoption : son système fiscal, son climat politique, le règne des sociaux-démocrates, ses problèmes sociétaux et bien plus encore. Bien qu’il s’agisse de la Suède dans ce récit, la France reste pourtant une référence en toile de fond.

L’histoire débute il y a bien longtemps, à savoir juste après la Deuxième Guerre mondiale quand la narratrice finlandaise, fatiguée de la guerre, entre en contact avec la capitale suédoise. Stockholm est d’abord une ville de lumière et de raffinement culturel, un endroit où les gens sont polis et la vie est urbaine dans le meilleur sens du mot. Plus tard, quand elle s’installe en Suède (après avoir vécu plusieurs années en France), son attitude se transforme progressivement en une vision de plus en plus noire ; l’immigrante finlandaise fait preuve d’une clairvoyance de plus en plus grande en ce qui concerne des phénomènes de la société suédoise. Son aliénation en Suède est également nourrie par son passé en Europe continentale et elle n’hésite pas à se considérer comme une personne du continent européen face à l’insularité de son nouveau pays.

Vers la reterritorialisation

Dans le récit, la narratrice rencontre d’abord la Suède en tant que jeune femme en quête d’aventure. C’est d’abord un pays de la liminalité qu’il faut traverser, un entre-deux avant que l’aventure continentale ne puisse commencer. C’est en Suède qu’on prend le train vers le continent. Quand elle apprend à mieux connaître la Suède, elle a le sentiment d’être enfermée, d’être sur une île, même si le pays, contrairement à la Finlande, a des trains directs avec le continent. Après avoir vécu en Suède pendant quelques années, la narratrice commence effectivement à faire l’usage de la Finlande comme un lieu de projection, un espace où réaliser ses rêves, nourrir son imagination ainsi qu’un lieu où retrouver son authenticité. La Finlande se substitue donc à la France comme terrain de l’imagination : « Comme j’ai eu besoin de la France pour être capable de respirer en Finlande – ainsi j’ai maintenant besoin de la Finlande de mon enfance pour ne pas être transformée en celle que je ne suis pas en Suède » (Alopaeus 1983 : 193).14 On constate alors un changement de valeurs en ce qui concerne les lieux géographiques si l’on compare ce récit avec le roman Mörkrets kärna. Dans ce dernier, la France représentait l’ailleurs, un ailleurs associé à la différence humaine et culturelle. Il était question d’un lieu où on pourrait se retrouver soi-même. Dans Drabbad av Sverige, la France est déjà le passé et le désir d’un ailleurs concerne maintenant son pays d’origine, qui jouera le rôle d’une sorte de garantie de l’authenticité identitaire de la narratrice. Cependant, la France conserve en partie son rôle d’idéal intellectuel et existentiel. Par exemple, afin d’éviter l’école primaire suédoise dirigée par les sociaux-démocrates, quelques parents, dont fait partie la famille de la narratrice, mettent leurs enfants dans le lycée français à Stockholm. Une sorte de consensus implicite s’établit entre les individus étant venus en Suède du continent et le personnage principal finlandais qui, face à de nombreux phénomènes en Suède, reste une étrangère.

Le trajet vers la subjectivité est de plus en plus explicite dans les deux œuvres étudiées ici. Vers la fin de Drabbad av Sverige, la narratrice souligne qu’il ne s’agit pas d’une description objective des pays en question. En revanche, elle insiste, tel Montaigne, sur le fait qu’elle ne peut pas être dissociée de la subjectivité du récit. Cependant, puisqu’il s’agit d’une voix littéraire, cette énonciation en contrepoint possède néanmoins sa légitimité. Ce qu’elle voit se manifeste en quelque sorte malgré elle : « Si j’écris sur ma Finlande, je me décris moi-même. Si j’écris sur ma Suède alors je me décris moi-même. Les chiffres et les faits sont objectifs et peuvent être contrôlés, mais c’est moi qui, dans ma subjectivité, ai choisi ceux qui illuminent le mieux l’image que je vois. Ce que je vois, je n’y peux rien » (Alopaeus 1983 : 353).15 Ainsi le récit se termine sur un mode similaire à celui de Mörkrets kärna : la narratrice insistant sur son rôle de voyante, ainsi que sur la subjectivité et l’individualité de son regard. Toutefois, un certain enracinement en Suède se laisse percevoir. Tout à la fin du récit, elle évoque une scène où elle plante des arbres. Il s’agit de laisser s’enraciner encore un arbre ainsi contribuant à l’augmentation du nombre d’arbres frondifères en Suède. Un double mouvement est à l’œuvre dont un mène vers la liberté subjective et l’autre vers l’installation de la protagoniste dans un espace ontologique en Suède. Le nœud spatial de la France viendra nourrir son emplacement dans un territoire nordique, celui de la Suède.

Anne-Marie Berglund et ses œuvres

Si les textes d’Alopaeus étudiés ici témoignent d’une volonté de sortir du contexte socio-culturel pour se retrouver dans un ailleurs, mais aussi d’un trajet qui revient vers le pays d’origine, on peut dire que l’écriture d’Anne-Marie Berglund témoigne du stade suivant de l’évolution du récit subjectif dans la littérature contemporaine. Il s’agit, selon Kristoffer Leandoer (1993 : 194), d’une œuvre qui tourne autour de la volonté de se libérer de toute construction de société, et qui exprime la volonté (romantique) d’aller à la rencontre de la vie sans contrainte sociale et identitaire. Cette volonté se conjugue avec une autre dans l’œuvre de Berglund, celle de décrire le processus d’écriture et ses démarches. Selon Leandoer (1993 : 195–196), l’écriture devient un destin, un chemin vers l’identité et la vraie vie. Leandoer (ibid.) constate aussi que la combinaison de désir romantique et de style souvent prosaïque rend la voix de Berglund unique dans la littérature suédoise de l’époque.

Berglund a fait son début avec le recueil de poèmes Luftberusningen en 1977. Elle a ensuite publié plusieurs recueils de poésie. Outre Breven till mamma, elle a également publié le roman Dansa min flicka (1989). Elle a écrit un grand nombre de nouvelles, publiées dans En ödets gunstling (1980), Dam med dåligt rykte på sin vanliga runda (1991) och Raserier (1994). Par la suite, j’examine Breven till mamma, parce que le texte contient à la fois l’expression de cette volonté d’aller à la rencontre du monde sans bornes dont parle Leandoer, ainsi que celle d’un certain enracinement en Finlande. C’est pourquoi il est intéressant de le comparer aux récits d’Alopaeus.

Breven till mamma : la fille et la mère et l’étoffe d’une vie

Nous l’avons vu, la famille Berglund a émigré de Finlande et a vécu, entre autres, à Rimbo et dans le Bergslagen dans le centre de la Suède. À Rimbo, la mère a obtenu son premier emploi à temps plein en tant que femme de ménage à l’usine Rimbo Rostfria et le père travaillait comme bûcheron. Le milieu suédois dans lequel vit la famille est assez différent de celui du passé de la mère, qui a grandi à Kronohagen, un quartier huppé du centre d’Helsinki. Bien qu’elle soit d’origine ouvrière, elle est, après tout, une fille de la ville. Après un long séjour en Suède et après l’accident de travail du père, les parents d’Anne-Marie ont fini par repartir en Finlande alors qu’Anne-Marie reste en Suède. Plus tard, quand celle-ci peut louer un studio dans le centre de Stockholm et commence à écrire de la poésie et des nouvelles, c’est le début d’une nouvelle vie : « Pour moi, c’était réjouissant, et le début, en tout cas, je l’ai pensé, d’une existence nouvelle et passionnante. Mes poèmes avaient été acceptés par un éditeur ! J’ai fait publier une nouvelle dans un quotidien » (Berglund 2005 : 12–13).16 Pour sa mère, c’est aussi le début d’une situation nouvelle cependant beaucoup moins stimulante : « Elle vivrait enterrée à la campagne en Finlande dans la vieille maison de grand-mère, où ni électricité ni eau n’ont été installées. Et si vous considérez qu’elle avait à peu près le même âge que celui que j’ai maintenant, en effet elle était plus jeune, environ quarante-cinq, la situation a dû être franchement horrible » (Berglund 2005 : 13).17 Tandis que sa mère part vers l’Est en Finlande, sa fille s’intègre de plus en plus à Stockholm et commence ses voyages en France. C’est alors qu’un contact épistolaire entre mère et fille s’engage :

Maintenant, nous avons commencé à nous écrire pour de vrai, maintenant j’ai commencé à écrire la tapisserie de ma vie pour elle, à laquelle elle peut participer dans son imagination, là-bas dans le chalet sans électricité. Ainsi, elle a lu les lettres des premières années à la lumière de la lampe de kérosène. (Berglund 2005 : 13)18

Ce sont ces échanges épistolaires qui sont publiés dans le récit portant le titre Breven till mamma. Le contact entre la mère et la fille, deux personnes qui mènent une vie géographiquement séparée mais étroitement liée par le texte épistolaire, prend forme – Berglund mentionne elle-même les lettres de Madame de Sévigné (1626–1696) comme référence intertextuelle. La différence entre la correspondance de cette figure de renom de la littérature française et celle de Berglund avec sa mère est que l’écriture de la fille est au centre dans le deuxième cas. Le rôle de la mère est pourtant primordial, car c’est elle qui agit comme force motrice et qui motive, par le fait même de son éloignement des centres d’activités – la dichotomie entre Stockholm et Paris d’un côté et la province finlandaise de l’autre est évidente dans le récit. Anne-Marie surnomme sa mère Samlerskan, celle qui collectionne, qui veut collectionner des expériences et qui désire voyager vers l’ailleurs, notamment la France. C’est également elle qui n’a pas réalisé ses rêves, en partie parce qu’elle a dû raccompagner son mari malade en Finlande, et à sa place ce sera Anne-Marie, libre, qui réalisera, jusqu’à un certain point, les impulsions de sa mère. La fille voyagera pour les deux, ce qui implique parfois une lourde responsabilité.

La France : un ascenseur social

Il est intéressant de revenir à la question des classes sociales et de la circulation sociale dans le sens de Bourdieu. Bien que la mère soit issue de la classe ouvrière, elle avait toutefois des ambitions sociales. Il s’agissait des idéaux éducatifs de l’époque : de devenir bien informé et de s’élever de sa condition par le biais de l’instruction. Apprendre des langues étrangères est, entre autres, l’expression de cette volonté. Ainsi, le fait que sa fille Anne-Marie apprenne le français a une signification symbolique dans un contexte social. Dans les lettres entre la fille et la mère, nous voyons donc deux fils conducteurs spatiaux qui sont également porteurs d’une dimension sociale : l’un qui mène de Suède vers la Finlande et l’autre, bien que fragmenté, qui mène des pays nordiques vers l’Europe continentale, en particulier vers la France, une sorte de but des ambitions sociales de la mère et de la fille. Berglund assume le rôle de nomade féminine qui doit sortir et élargir sa vision du monde, la sienne aussi bien que celle de sa mère. En ce qui concerne le rapport entre mère et fille, cette dernière est occupée non seulement par ses activités littéraires, mais aussi par ce phénomène qui se nomme en suédois klassresa (ascenseur social), et par sa volonté de partager ses expériences culturelles avec la mère. Dans ses lettres, il y a souvent une arrière-pensée éducative sous la surface. Nous entendons dire Anne-Marie par exemple, depuis l’un de ses voyages, qu’elle va commencer à lire Proust et elle demande à la mère de vérifier si ces livres sont à la bibliothèque municipale du village en Finlande. Ensuite elle se déplace à différents endroits en France, à Pau, par exemple, et elle demande à sa mère de rechercher cette ville sur une carte et de s’en informer dans l’encyclopédie. Le cosmopolitisme de Berglund s’inscrit dans un contexte généalogique ; il est donc en partie conditionné par la volonté de la mère. Il ne s’agit pas de ce désir de l’ailleurs qu’on retrouve dans le début de Mörkrets kärna de Marianne Alopaeus, mais plutôt d’une recherche identitaire où se conjuguent généalogie, classe, sexe, créativité et désir de mouvement.

Paris-Stockholm : l’oscillation entre désir romantique et pragmatisme

Si l’objectif des déplacements d’Anne-Marie est souvent Paris, cette ville n’est pas uniquement le lieu des ambitions sociale, culturelle et intellectuelle. La ville apparaît aussi comme un lieu où se déroule une vie quotidienne ; la fille épouse plus tard un Français puis devient veuve. Cependant, la capitale française est souvent décrite comme un lieu collectif inspirant et une synthèse de discours (voir Chartier supra) apte à stimuler la créativité et l’apprentissage. La Suède, par contre, est souvent présentée en contraste avec la liberté créative à Paris. Pourtant, si Stockholm équivaut à l’habitude et à la grisaille, c’est aussi un lieu qui symbolise une certaine routine et une certaine maîtrise de soi. C’est également un lieu où l’on peut gagner de l’argent. Un autre aspect de la ville de Stockholm est que, quoiqu’ennuyeuse, elle est confortable. Une caractéristique de Stockholm est que la ville exprime le côté réservé de la mentalité suédoise, un trait de caractère qui fait partie, aussi, de la personnalité de la narratrice elle-même. Si Paris représente l’énergie vitale, la diversité et la liberté créatrice, ces aspects requièrent aussi beaucoup d’investissement émotionnel de la part de l’individu. Comme l’a constaté Kristoffer Leandoer (voir supra), Berglund combine souvent un désir de l’absolu d’inspiration romantique et des descriptions de la vie quotidienne, une caractéristique qui attribue à son style une certaine originalité caractéristique. Parfois, la narratrice éprouve une difficulté dans son rapport avec Paris à cet égard, une ville dont la mentalité lui est parfois étrangère. Ainsi, la vie dans cette ville est quelque fois difficile pour une personne qui est en effet réservée, voire timide.

Tout comme dans Mörkrets kärna de Marianne Alopaeus, les rencontres cosmopolites à Paris jouent un rôle important. Berglund rencontre par exemple des Roumains à Paris et assiste à une réception à l’ambassade de ce pays. C’est ici, dans le mélange de peuples et de nationalités, qu’elle se sent le plus chez elle : « […] et tout le monde semblait penser que je venais de l’Est car ils s’adressaient à moi en russe ou en roumain. Et cela ne m’est arrivé que rarement de me sentir appartenir à une foule de gens comme ça ». (Berglund 2005 : 121).19 Il est aussi intéressant de comparer cette constatation avec ce que dit Alopaeus dans Drabbad av Sverige au sujet de son séjour dans sa jeunesse à l’isthme de la Carélie, à la frontière entre la Finlande et la Russie et du mélange ethnique d’éléments suédois, russes, finlandais et baltiques qu’elle y retrouvait. C’est ici que la narratrice dans l’œuvre d’Alopaeus se sent le plus à l’aise. On peut remarquer que le même goût pour la convivialité ethnique se retrouve dans le récit de Berglund, un fait qui témoigne à la fois de l’expansion de « l’espace étroit » du roman suédophone de Finlande ainsi que de l’éloge fait à la condition liminaire.

Du reste, la question de l’identité culturelle finlandaise n’est pas directement problématisée dans le livre de Berglund, ce qui le rend différent des récits d’Alopaeus examinés. Se référant de nouveau aux énoncés de Deleuze et de Guattari sur les aspects du déplacement et des traits politique et collectif d’une littérature mineure évoqués plus haut, on peut constater que les deux textes d’Alopaeus mettent la subjectivité au centre mais ne négligent pas pour autant la question socioculturelle. L’appartenance minoritaire de la protagoniste de Mörkrets kärna n’est pas une thématique primordiale, mais elle fait pourtant partie du portrait du personnage principal peint dans le roman. Elle est une dimension de ce nœud spatial (la Finlande) d’où est issue la protagoniste. Dans l’œuvre de Berglund, la question de la culture finlandaise et suédoise n’est pas absente, mais elle est présente à un moindre degré que chez Alopaeus. La thématique ici est plutôt la préparation à l’écriture littéraire de la protagoniste ainsi que l’acquisition de Bildung, un processus dans lequel les voyages, surtout ceux qui mènent en France, jouent un rôle important. Ceci n’empêche pas que la question de l’entre-deux linguistique ne soit pas présente dans certaines parties. On apprend, par exemple, dans un passage dans lequel un séjour de la mère et la fille en Finlande est décrit (Berglund 2005 : 30), que les tensions linguistiques sont une réalité et que la langue joue un rôle symbolique important pour l’appartenance culturelle. La mère explique, dans le passage en question, que la langue lui cause de la peine dans plusieurs situations, en Suède aussi bien qu’en Finlande. En Suède, elle est harcelée à cause de son « accent finnois » en suédois (malgré le fait que le suédois soit sa langue maternelle). En Finlande, elle hésite à utiliser le finnois, qu’elle ne maîtrise pas à la perfection. L’espace de la protagoniste du livre de Berglund est un nœud spatial élargi, une condition qui est à la fois celle de la deuxième génération d’immigrants en Suède et celle du cosmopolite. Le récit de Berglund est écrit dans le cadre de la littérature suédoise de Suède tout en gardant certaines résonnances avec la littérature suédophone de Finlande, ce qui fait que la thèse du collectif et du politique (Deleuze & Guattari 1975) est moins valable dans ce cas.

Le nomadisme : une contrainte malgré tout

La narratrice se retrouve tantôt en Suède, tantôt à Paris dans un va-et-vient permanent. Pourtant, vers la fin du récit, ces voyages sont décrits comme des « transitions », c’est-à-dire comme des passages qui ne sont pas toujours si faciles à vivre. On verra aussi une certaine lassitude face aux voyages vers la fin du roman : « Peut-être qu’il passera beaucoup de temps avant que je revienne dans cette ville, en quelque sorte je suis fatiguée de Paris, malgré toutes les idées qui volent dans l’air. Il serait probablement temps d’avoir du nouveau. » (Berglund 2005 : 124).20 Les habitants de la France, jadis idéalisés, ne sont plus vus comme des modèles de lucidité, d’esprit et de culture élevée. Au contraire, la narratrice constate qu’il y en a qui sont carrément stupides et bornés, surtout dans les zones rurales : « Je souffre parmi ce peuple. Paris, ça va bien sûr, parce que là on vit dans l’imagination. Mais ici, c’est pire qu’à Borlänge. » (Berglund 2005 : 246).21 Le récit parle de son retour en Suède et s’achève sur une note d’immobilité, voire de repos. Tout comme chez Alopaeus, le rôle de la France change au cours du récit de Berglund. Chez la première, la France sera un des lieux où s’arrête la narratrice pendant son trajet, son voyage continuera vers la Suède où elle gardera, au moins en partie sa position d’exilée existentielle. La reterritorialisation vers la Finlande se fait par le biais de l’imaginaire ; elle a besoin d’imaginer la Finlande afin de pouvoir vivre en Suède. Chez Berglund, la perte d’importance de la France s’explique à la fois par le passage du temps, d’un certain épuisement et d’une certaine lassitude. Le mouvement devient une routine, une autre forme d’enfermement. Les rapports de voyage qu’elle envoie à sa mère deviennent des devoirs. Annelie Jordahl (2020) dit, dans un article publié lors du décès récent de Berglund, que, si les lettres sont devenues la raison de vivre de la mère étouffée, la vie de voyageuse prenait de plus en plus l’aspect d’une prison pour la fille. Ainsi, quoique la France ait servi de but et d’idéal pour les deux écrivaines au début, c’est plutôt la Suède (ainsi que la Finlande pour Alopaeus) qui devient l’objet de leur investissement créatif vers la fin. Il convient ici de référer, de nouveau, à ce que disent Sondrup et Ringgaard (2017 :19) au sujet du lieu et des nœuds spatiaux dans la littérature nordique. Dans leur projet, ces chercheurs ont voulu :

[…] select significant places or kinds of places as well as their compelling uses in Nordic literary cultures as they emerge, consolidate and vanish over time and space. In short, the aim is to explore the ways in which contiguity, adjacency and proximity rather than just sequentiality have shaped Nordic literary culture by highlighting the role of place.

Ainsi Paris aura été, dans le texte de Berglund, un de ces lieux non-nordiques qui émergent et qui disparaissent dans la littérature nordique.

La temporalité opère aux deux niveaux dans Breven till mamma. Il s’agit à la fois du passé, du moment où les lettres ont été écrites, et du temps après la mort de sa mère, quand Anne-Marie retrouve les lettres et décide de les publier. La vie de la narratrice ne se présente pas uniquement comme appartenant à elle seule, mais aussi comme quelque chose qu’elle vit en partie à la place de sa mère. Cependant, la publication des lettres est aussi une manière de revivre une partie de sa vie avec sa mère. Cette publication fonctionne comme un rite de passage, un travail de deuil après le décès de la mère. C’est un geste qui permet le passage vers une nouvelle phase :

J’ai depuis longtemps mis de côté tous les classeurs de lettres. Maman est devenue calme. Son Voyageur a été assis dans le placard et a voyagé tout un été et tout un automne et tout un hiver et maman a écouté à nouveau. Encore une fois. Rêvons les mêmes rêves une fois de plus, en espérant à nouveau, afin que nous ne cessions pas d’exister immédiatement. (Berglund 2005 : 273)22

Il s’agit alors d’une transition entre activité et repos et d’une phase pendant laquelle la narratrice peut se distancer du rapport avec sa mère. La publication du récit fait partie de cet investissement créatif en Suède que j’ai mentionné plus haut. Le résultat est, non pas un effacement du rapport avec la mère, mais son approfondissement et sa complexification. La publication des lettres transforme le rapport à la mère à un rapport d’ordre littéraire. Voilà pourquoi le récit nourrit aussi l’idée d’un ici (la Suède) reterritorialisé par la narratrice.

Conclusion

Dans cette étude, j’ai examiné des textes écrits par deux écrivaines dont le voyage et le mouvement ainsi que l’intérêt pour la France et sa culture sont des thématiques centrales. Il s’agit d’auteures ayant des liens plus ou moins prononcés avec la littérature suédophone de Finlande et qui pourrait être insérés dans un cadre théorique nommé la » modernité tardive » (senmodernitet) selon une terminologie utilisée dans la recherche contemporaine dans la littérature suédophone de Finlande (Malmio 2018). Dans les récits de Marianne Alopaeus et d’Anne-Marie Berglund, les voix de deux nomades féminines nordiques, porteuses de visions liminaires et de regards en contrepoint, résonnent. Les deux écrivaines sont toutes les deux liées à la Finlande et leur écriture illustre le lien fort existant entre l’exil et la créativité. Les deux sont des nomades, dans le territoire géographique ainsi que dans leur propre langue, le suédois. Alopaeus se permet, en tant que « autre », d’être celle qui examine ses pays d’adoption de façon critique. Berglund est celle qui fuit et qui veille sur son intégrité, mais aussi celle qui transforme son espace liminal en un espace littéraire, un terrain de l’imagination. Malgré la différence de milieu social, les deux auteures sont des exemples d’immigrantes bien intégrées en Suède et elles utilisent toutes les deux la langue suédoise comme leur langue littéraire. Alopaeus parle d’un point de vue finlandais, tandis que la position de départ de Berglund est celle de la Suède, une illustration de la dimension pluricentrique23 de la langue suédoise. Pour Alopaeus, la France est un symbole de liberté après l’enfermement de la guerre, mais elle est aussi synonyme de diversité et de la mobilité intellectuelle. Pour Berglund, Paris est un lieu qui permet à l’imagination de circuler, qui s’ouvre à l’ésotérisme, mais aussi, un lieu qui donne libre-cours à un certain humanisme, à une certaine humanité. Chez Alopaeus aussi bien que chez Berglund, il a été question d’une trajectivité qui transforme, un processus dans lequel la culture et la géographie ont joué des rôles primordiaux. Néanmoins les deux voix littéraires étudiées restent des voix qui énoncent une liminalité. Pour les deux, la littérature française a été une source d’inspiration de premier ordre, ce qui transparaît à la fois dans leur façon de s’exprimer ainsi que dans leurs références intertextuelles. De plus, l’idée de la France fonctionne comme une sorte de soupape de sécurité pour les deux ; elle est une idée dont elles ont besoin pour vivre dans leur pays d’origine, la Finlande et la Suède. Cependant, l’importance de la France semble s’affaiblir vers la fin des récits. On aura également assisté à un trajet qui mène vers une appartenance culturelle « altérée » (Harel 2005 : 20). Ainsi, lorsque Alopaeus s’installe en Suède et écrit Drabbad av Sverige, elle a plutôt besoin de la Finlande pour nourrir son imagination. De même, Berglund, dans Breven till mamma, atteint une sorte de calme en Suède et n’a plus autant besoin de ses voyages en France. Dans les deux cas, une thématique importante est celle de la reterritorialisation, processus parfois hésitant qui se laisse déployer dans l’espace littéraire. Pour les deux écrivaines, la culture française a joué un rôle important dans ce qu’elle a modifié et enrichi leurs narrations d’elles-mêmes, c’est-à-dire le sujet des textes examinés ici. La France est une notion qui se laisse recycler dans le contexte nordique. Ce pays joue aussi le rôle de territoire d’expansion dans un cadre littéraire dont une thématique clé est celle de l’éclatement de l’espace étroit de la culture suédophone de Finlande (det trånga rummet).

Notes

1Toutes les traductions du suédois vers le français ont été faites par l’auteur de l’article. « Havet var svartoljigt glittrande, aldrig i ro; det sorlade mot Brunnsparkens flata strandhällar, en silvrig vårmåne seglade upp, den blänkte över klipporna, över Sveaborg, över nakna havet. En vidöppen hunger åt alla håll. Främlingskap och hemkänsla. Och jag i pendling mellan båda, närd av båda ». (Alopaeus 1975: 30). 

2« Denna hunger efter människoolikhet och människomångfald, så plågsamma proportioner, som en bristsjukdom, kan den väl bara få för den som kommer från ett glesbefolkat land där klimatet gör städerna människotomma och öde ». (Alopaeus 1975 : 79). 

3« Att vara här! att ännu en gång… och den djupa befrielsen i att ha uppsökt sin verkliga situation och blivit kongruent med sitt öde. För att vara främling i sitt eget land är nesligt och otillåtet. Att vara det i ett främmande däremot ». (Alopaeus 1975 : 81). 

4« Här sjöngs det inte – den gemensamma sångens kollektiva magi var för nordbor och tyskar och slaver… ». (Alopaeus 1975 : 59). 

5« Du såg ut som…ja som en människa i exil […] Som en människa i exil… på ett annat sätt än vi andra.[…] Du kunde ha varit en av dem som låtsaslevde i en parentes utanför sitt riktiga liv, såna vimlar ju här, parasiter och dagdrivare som gör sig intressanta. Eller en turist som ville ha ett äventyr […] » (Alopaeus 1975 : 84). 

6« Man kunde skratta så länge man befann sig här och inte där. På avstånd var det lustigt och rörande. Ett idyllreservat i Europas nordostligaste hörn. » (Alopaeus 1975 : 101). 

7« [….] och svenskfolket kunde ännu vara högstämt i fädrens anda. Tills det förfinskades eller emigrerade till Sverige eller internationaliserades, och inget ont i det: kulturreservat var givande för etnografer men för de inringade var det inte så muntert ». (Alopaeus 1975 : 101–102). 

8« Jag är sorgsen. Sorgsen för att jag nästan aldrig får känna igen mig i dem. Det är inte olika man vill vara, man vill vara lika ». (Alopaeus 1975: 118). 

9« Nej det också, hade blivit bakom mig, förbrukat. Jag visste det väl redan, åtminstone det viktigaste: vem jag inte var. Resten hade jag inte tid med längre ». (Alopaeus 1975: 127). 

10« Man kan inte ta steget från ingenting, från splittrade stammar, jag tänker på mitt folk, direkt in i internationalism. En nyfödd stat kan inte hoppa över nationalismen, den är ett nödvändigt utvecklingsstadium ». (Alopaeus 1975 : 127). 

11« […] mitt rum på Haapala. En påver kopia av det jag har omkring mig. […] Men det var samma värld utanför världen ». (Alopaeus 1975 : 303). 

12« Nej vi var inte representativa för vårt land, inte ens för det lilla svenskspråkiga överklasskiktet. Kanske för ett skikt inom det. Det som haft släktförbindelser i de gamla Östersjöprovinserna och Ryssland, snarare än i Sverige. (Hur jag än känt mig så har jag aldrig känt mig svensk -som om ingen mentalitetsolikhet kunde vara större än den mellan svenskt och mig. Den svenska folkvisans ljusa klang…Så mycket närmare mig den finska folkvisans mollton. Och närmast mig lidelsen och kraften och den djupa sorgen i den ryska) ». (Alopaeus 1975 : 304). 

13« Jag kan inte finna mig i tystnaden. Inte finna mig i den omedvetna hemliga överenskommelse som driver oss att tiga ihjäl varje blotta där sjukdomen visar ett symptom. Jag kan inte finna mig i att huden får läka sig över en lönnlig smitta ». (Alopaeus 1975 : 344). 

14« Såsom jag en gång behövde Frankrike för att kunna andas i Finland – så behöver jag nu min barndoms Finland för att inte i Sverige förvandlas till den jag inte är ». (Alopaeus 1983 : 193). 

15« Skriver jag om mitt Finland så beskriver jag mig själv. Skriver jag om mitt Sverige så beskriver jag likafullt mig själv. Siffror och fakta är objektiva och kan kontrolleras – men det är jag som i min subjektivitet valt dem som bäst belyser den bild jag ser. Vad jag ser rår jag inte över. […] Man väljer inte den bild man ser ». (Alopaeus 1983 : 353). 

16« För mig var det alltså jubel, och en början, i alla fall trodde jag det, till en ny och spännande tillvaro. Mina dikter hade blivit antagna av ett förlag! Jag hade fått en novell publicerad i en dagstidning ». (Berglund 2005 : 12–13). 

17« Hon blev levande begraven på landet i Finland i mormors gamla torp, där varken el eller vatten fanns indraget. Och om man betänker att hon just var i den ålder jag är nu, till och med yngre, runt fyrtifem, så måste det ha varit direkt fasansfullt ». (Berglund 2005 : 13). 

18« Nu började vi skriva till varandra på riktigt, nu började jag skriva min livsgobeläng åt henne att delta i med sin fantasi, där borta i stugan utan lyse. Så de första årens brev läste hon i fotogenlampans sken ». (Berglund 2005 : 13). 

19« Och alla verkade tro att jag kom från öst ty man tilltalade mig på ryska eller rumänska. Och sällan har jag känt mig så “höra till” en folksamling som där ». (Berglund 2005 : 121). 

20« Kanske tar det sen lång tid innan jag kommer tillbaka till den här staden, på något vis är jag trött på Paris, trots alla idéer som flyger omkring i luften. Det vore nog dags för något helt nytt ». (Berglund 2005 : 124). 

21« Jag lider bland detta folk. Paris går ju an för där lever man i fantasin. Men här, det är värre än i Borlänge ». (Berglund 2005 : 246). 

22« Jag har för länge sen lagt ifrån mig alla brevpärmarna. Mamma har blivit lugn. Hennes Resenär har suttit därinne i klädkammaren och rest en hel sommar och en hel höst och en hel vinter och mamma har lyssnat en gång till. Det där En Gång Till. Låt oss få drömma samma drömmar en gång till, hoppas igen, så vi inte upphör genast ». (Berglund 2005 : 273). 

23Pour plus d’information sur le pluricentrisme de la langue suédoise, voir par exemple, l’explication de Mikael Reuter à l’adresse : http://www.efnil.org/conferences/madrid-2006/papers/05-EFNIL-Madrid-Reuter.pdf. 

Déclaration d’intérêts

Svante Lindberg n’a aucun intérêt concurrentiel à déclarer.

Références

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