Exclusion – inclusion : les limites d’une catégorie

Définir ce qu’est la littérature francophone s’est de tout temps révélé une véritable gageure, qui bien au-delà de toute démarche descriptive visant à circonscrire un corpus impliquait plus que toute autre des enjeux divers : idéologiques (politiques, identitaires), économiques, etc. Dès les premières tentatives en effet, les entreprises achoppent sur le fait qu’une immense partie des littératures dites francophones proviennent d’espaces dominés ou anciennement dominés, notamment au travers des diverses phases d’expansion coloniale française (mais aussi belge, en ce qui concerne certaines littératures d’Afrique sub-saharienne). Les espaces dans lesquels émergent les littératures de langue française sont donc pour une grande part innervés par toutes sortes de tensions liées à des luttes politiques et culturelles ou à leurs résidus. Si les formes et les enjeux ont aujourd’hui changé, on ne peut ignorer que des problèmes liés à ces héritages historiques perdurent, ne serait-ce que dans la persistance systémique de structures symboliques, d’infrastructures centralisantes1 et dans les répercussions voire les pressions que celles-ci exercent sur nombre de productions culturelles.

Au-delà ou plus exactement corollairement à cet héritage, qui fait que le terme se voit suspecté de connotations néocolonialistes, la délimitation du champ se heurte à diverses charges sémantiques. Qui dit francophone ne dit pas seulement « qui parle français/d’expression française ». Outre sa connotation idéologique (post)coloniale – dont nous avons esquissé les traits –, la notion de « francophonie » est polysémique. En effet, les notions de francophonie culturelle et de francophonie institutionnelle ne se recouvrent pas complètement.2 Par ailleurs, le terme de « francophone », en particulier dans le domaine littéraire, désigne toujours l’autre. La signification varie dès lors en fonction de l’identité de celui qui l’emploie. L’auto-exclusion a pour effet de renvoyer l’autre à son altérité et de fait à une forme de périphérie. Parler de littérature francophone en France revient le plus souvent à établir une distinction avec la littérature française ; de la même manière, un auteur québécois ne se considérera pas en premier lieu comme un auteur francophone, sauf s’il tient à se démarquer des auteurs canadiens anglophones. Rien de surprenant dès lors, à ce que le terme de « littérature francophone » cristallise occasionnellement quelques crispations et soit régulièrement remis en cause.

Vingt ans d’aspiration au renouveau du discours

Dans le contexte d’une mondialisation grandissante de plus en plus marquée par une américanisation de la sphère économique, linguistique et culturelle qui n’est pas sans susciter quelques inquiétudes en France, l’argument de la nécessaire « diversité culturelle » opposé par la Francophonie institutionnelle contribue assurément à accroître la visibilité des littératures de langue française à partir du milieu des années 1990 et donc, de fait, les limites et les contraintes des désignations jusque-là adoptées.3

Depuis le milieu des années 1990, les études aspirant à définir le corpus des ‘littératures francophones’, ses poétiques spécifiques, mais aussi son statut et les démarches théoriques pour l’aborder se sont multipliées.4 Rappelons ici, pour ne citer que les contributions les plus significatives, le panorama livré par Michel Beniamino en 1999, les Poétiques francophones de Dominique Combes en 1995, qui publie en 2010 un ouvrage d’introduction, Les littératures francophones, destiné à un public étudiant, contribuant ainsi symboliquement à renforcer le statut de ce corpus dans l’enseignement universitaire, les travaux de Jean-Marc Moura sur l’application possible des acquis des Postcolonial Studies au corpus francophone, notamment son ouvrage de référence Littératures francophones et théorie postcoloniale publié en 1999 et depuis plusieurs fois réédité, et ceux de Pierre Halen sur le « système littéraire francophone » (2001, 2003), qui mettait en évidence les complexes articulations entre les pressions exercées par le champ (contraintes) et les stratégies développées par divers groupes d’auteurs. Pierre Halen y expliquait les divers positionnements possibles, attendus mais aussi acceptés des divers groupes (désignés comme « entrants »/« convertis »/« repentis », etc.) et les consécrations de ces groupes dans le centre franco-parisien. Il ne s’agissait pas alors de vouloir réduire la lecture des phénomènes à l’œuvre à une lecture centralisante, mais bien au contraire de décrire un état de fait, qui d’un côté catégorisait les auteurs et les poussait dans certains positionnements, de l’autre excluait du champ de la perception toutes sortes de « périphéries ».

Parallèlement à ces initiatives critiques menées par des universitaires spécialisés dans les Études Francophones, se développe chez les auteurs, en particulier chez les auteurs issus d’Afrique sub-saharienne qui nous serviront ici d’exemple, l’aspiration à un renouveau de la perception de leur œuvre et donc du discours critique. Nombre d’entre eux proclament l’avènement d’une nouvelle génération d’écrivains : réclamant une modification de la perception de leur œuvre, refusant leur assignation à la « périphérie », ils exigent une reconnaissance de leurs écrits non plus pour leur altérité mais pour leurs qualités littéraires intrinsèques.

Cette volonté de redéfinir les poétiques mais surtout l’exigence d’une nouvelle perception par le lectorat se fait jour dans diverses sortes de métatextes. Dès 1998, Abdourahman Waberi, qui fait déjà référence à une prise de position très forte de Kossi Efoui sur le statut du théâtre francophone à l’occasion du festival des Francophonies de Limoges en 1993,5 proclame, dans les colonnes de la revue Notre Librairie, l’avènement des « Enfants de la Postcolonie ». Il y postule l’arrivée d’une génération libérée du dialogisme avec l’ancien colonisateur et synthétise alors ainsi son propos : « Pour forcer un peu le trait, on pourrait dire qu’auparavant, on se voulait d’abord nègre et qu’aujourd’hui, on se voudrait d’abord écrivain et accessoirement nègre » (Waberi 1998). En 2001, lors du festival « Étonnants Voyageurs » à Bamako, un débat entre auteurs se cristallise autour de l’identité scripturale de l’auteur africain. Si tous les participants s’accordent pour signaler un malaise et tenter de livrer une définition personnelle des négociations permanentes auxquelles celui-ci donne lieu, ce sont sans aucun doute les déclarations polémiques réitérées de Kossi Efoui qui vont retenir l’attention et enflammer le débat. L’auteur d’origine togolaise exige dans la provocation d’être reconnu non pour son origine africaine et les variantes plus ou moins exotiques qu’il pourrait donner de ce référent mais pour la qualité de son écriture. De cette intervention, on retient principalement cette déclaration : « La meilleure chose qui puisse arriver à la littérature africaine, c’est qu’on lui foute la paix avec l’Afrique ! »6 En 2004, cette nouvelle tendance est soulignée par T. Chanda dans les colonnes du Monde Diplomatique comme un phénomène se généralisant.

Comme nous l’avons constaté, la réflexion sur les enjeux et le statut des littératures francophones initialement posée dans les milieux universitaires spécialisés tend à émerger dans les métadiscours journalistiques et donc à acquérir une plus grande visibilité. Mais c’est en 2007 que ces questions surgissent comme une question majeure dans la critique des littératures de langue française et font une irruption médiatique comme question de société : la publication, le 16 mars 2007, du manifeste « Pour une littérature-monde en français » dans les colonnes du Monde, à l’initiative de Michel le Bris et signé par 44 auteurs « de langue française », déclenche un débat qui fait sortir les discours sur le fait littéraire francophone de leurs catégorisations habituelles. Il touche en effet un large public et devient – au demeurant juste avant les élections présidentielles en France – un lieu de prises de positions politiques et idéologiques, et bien sûr un catalyseur de recherches universitaires. Même si de nombreux spécialistes de la question ont été amenés à porter un regard critique sur cette entreprise, nombreux sont ceux qui considèrent néanmoins 2007 comme une date clef et un tournant discursif sur ces littératures. Et s’il est un mérite que l’on ne peut dénier à cette initiative, c’est d’avoir mis en lumière à grande échelle – et même si ceux-ci ne sont pas toujours bien identifiés – une série de porte-à-faux, de malaises et de dysfonctionnements entourant les pratiques littéraires francophones et leurs réceptions. Le manifeste postulait alors une révolution copernicienne devant abolir la francophonie :

Nous pensons au contraire : révolution copernicienne. Copernicienne, parce qu’elle révèle ce que le milieu littéraire savait déjà sans l’admettre : le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre. Le centre jusqu’ici, même si de moins en moins, avait eu cette capacité d’absorption qui contraignait les auteurs venus d’ailleurs à se dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le creuset de la langue et de son histoire nationale : le centre, nous disent les prix d’automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde. Fin de la francophonie. Et naissance d’une « littérature-monde » en français (Le Bris et al. 2007).

Mais au-delà d’une louable intention et d’un rôle évident de sensibilisation, nous avons déjà eu l’occasion d’expliquer comment ce manifeste et le volume qui l’a suivi en mai de la même année relèvent d’un côté d’un discours victimaire qui n’avait pas toujours lieu d’être ; et de l’autre d’un discours utopique reposant sur des assertions problématiques. Sans pour autant reprendre l’intégralité de l’analyse, il semble, dans le contexte actuel, important de revenir sur un certain nombre d’éléments.7

  • – Les auteurs francophones en France étaient certes perçus comme venant de périphéries mais contrairement à ce qu’affirmait le manifeste, ceux-ci n’étaient pas marginalisés par le centre en matière de consécration : ils avaient, notamment pour un certain nombre de signataires, déjà été couronnés par des prix littéraires et non des moindres, et avaient depuis longtemps intégré de prestigieuses maisons d’éditions. Les auteurs « venus d’ailleurs », dits d’« Outre-France », n’étaient pas contraints de se « dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le creuset de la langue et de son histoire nationale » mais étaient bien au contraire appréciés et consacrés pour l’altérité culturelle et linguistique qui faisait la spécificité de leur positionnement.8 Si le manifeste pointe à juste titre une différence de traitement, il y a néanmoins erreur sur la nature du problème, qui se trouve plutôt dans l’assignation des auteurs francophones à des thèmes et des pratiques linguistiques censés exhiber leur altérité (nostalgie, évocation du pays natal, pittoresque satisfaisant les attentes du lectorat dans l’exotisme ou la lecture culturaliste, déviance par rapport à la norme linguistique française sous forme de créolisation, d’interlangue ou de xénismes, etc.).
  • – Michel Le Bris et les écrivains signataires réclamaient une littérature inspirée des ailleurs et du vaste monde et surtout qui romprait avec les expérimentations structuralistes/poststructuralistes, essentiellement métadiscursives, où l’écriture parlait d’elle-même, à l’instar du Nouveau roman, qui, selon le Bris, aurait empoisonné le roman français.9 Mais, prétendant de la sorte libérer l’écriture, ils participaient paradoxalement à l’accentuation d’une dynamique tendant à confiner encore plus ces auteurs dans leurs origines et leur altérité, dans certaines formes narratives, à ouvrir ainsi la porte à une forme d’exotisme tardif généralisé et par là même à réduire leur aspiration à une totale liberté créatrice. Le côté doctrinaire inhérent au genre du manifeste s’avérait en bien des points en contradiction avec le désir de libération de la fièvre créatrice. Prétendant abolir un système d’oppositions binaires, il le recréait à un autre niveau et surtout rétablissait partiellement des aliénations au travers de l’assignation à la littérature voyageuse, concept vaste mais portant en lui l’exclusion de toute une part de la création littéraire.
  • – Par ailleurs, l’analogie appelée avec les littératures du Commonwealth se heurtait à la détermination historique des champs respectifs. C’est surtout en cela que le discours s’avérait utopique, ignorant la différence majeure entre un système anglophone fonctionnant sur une logique polycentrique et un système francophone toujours fortement marqué par une pensée du « centre ».

Vingt ans se sont écoulés depuis l’émergence des « enfants de la postcolonie », dix ans depuis la publication du manifeste. Les lignes ont-elles bougé depuis ? La « révolution copernicienne » annoncée a-t-elle eu lieu ?

Les ambiguïtés d’une consécration

L’exemple d’Alain Mabanckou, auteur congolais jadis identifié par A. Waberi comme l’un des représentants des « enfants de la postcolonie » servira de point de départ à ces interrogations. Signataire du manifeste de 2007 et auteur également d’une contribution dans le volume Pour une littérature-monde (Le Bris & Rouaud 2007), Mabanckou, qui publie des romans depuis 1993, livre également de nombreux métadiscours sur les littératures francophones, sous forme d’essais, d’interviews, d’articles de presse et de blog. Il y revendique tout à la fois un renouveau de l’écriture et signale certaines dérives, dont la disparition de l’audience de la poésie, réduite à certains formats entérinés par la pratique anthologique.10 Pour l’auteur, qui justifie aussi sa propre focalisation sur l’écriture romanesque et anticipe les critiques, la poésie serait désormais à chercher dans le roman (2007: 17–18). Parallèlement, il publie divers textes dans lesquels il définit sa propre conception du renouveau qu’il appelle de ses vœux (cf. Mabanckou 2006, 2016) et qu’il illustre dans une dizaine de romans. Mabanckou devient le premier romancier à occuper la chaire de création artistique au Collège de France (année 2015–2016) et connaît une forme de consécration ultime par les instances du « centre ». On pourrait dès lors se demander – comme cela a parfois été fait – si cette nomination ne marquerait pas l’heureux aboutissement de la « révolution copernicienne » que les signataires du Manifeste de 2007 appelaient de leurs vœux.

Si Mabanckou était passé de la périphérie au centre absolu, ce serait en effet le cas. Mais on ne peut ignorer que l’auteur avait depuis longtemps quitté les positions marginales, et ce même s’il souligne encore en 2006–2007 son prétendu rejet à la périphérie. Dès 2005 en effet, ses romans sont pour la plupart édités aux Éditions du Seuil (pour certains dans la collection « Blanche » Gallimard ou aux Éditions Grasset, loin donc du « ghetto » des maisons ou collections spécialisées) ;11 en 2006, il reçoit le prix Renaudot pour Mémoires de porc-épic. C’est aussi à ce succès littéraire et à la visibilité qu’il assure à son œuvre que Mabanckou doit sa nomination comme Professeur de littérature à l’UCLA à Los Angeles.12 De nos jours, il est l’un des auteurs contemporains de langue française les plus consacrés.

L’élection au Collège de France est donc l’aboutissement d’une dynamique amorcée depuis plus de 10 ans et il apparaît à plusieurs titres qu’elle s’inscrit paradoxalement plus dans un ethos de la reproduction que dans celui d’une révolution.

Mais tandis qu’Alain Mabanckou affirme, dans sa leçon inaugurale ainsi que dans les nombreuses interviews qu’il donne à cette occasion, qu’il n’aurait jamais accepté cette nomination si elle avait été due à ses origines africaines (Mabanckou 2016), l’ensemble du discours d’accompagnement témoigne à l’opposé précisément de l’aspect décisif de cette composante dans cette nomination et dans l’engouement qui émane de la réception. Rarement nomination au Collège de France n’a suscité une telle médiatisation. Relayée par les principaux journaux et médias, elle est amplement commentée.13 Or tous ces comptes rendus renvoient à la dimension ethno-sociologique de cette initiative et en somme très rarement à l’œuvre de Mabanckou, encore moins à ses qualités littéraires.

Le commentaire le plus révélateur, parce que venant de l’institution elle-même et du milieu universitaire, est sans aucun doute celui d’Antoine Compagnon. Théoricien de la modernité et spécialiste de Proust, à l’origine de la cooptation de Mabanckou, c’est à lui que revient l’honneur de prononcer le discours d’introduction qui précède la leçon inaugurale. Outre d’adresser un salut solennel au nouveau titulaire, cet exercice a pour but de le présenter. Or, il s’agit, dans ce cas très précis, moins d’une « scène de présentation » traditionnelle que d’une motivation du choix dépassant de loin les simples considérations sur les qualités et les compétences de l’écrivain. Quelles sont donc les raisons qui, selon Antoine Compagnon, ont motivé le choix du Collège de France ?

  • – Le premier critère était celui du domaine artistique à considérer : on voulait que ce fût un romancier mais un romancier africain. L’apparition immédiate du qualificatif laisse supposer que la prise en compte de l’origine a été aussi importante, sinon a primé sur les considérations formelles et esthétiques. À ce titre, plus qu’une (r)évolution pour la littérature africaine ou francophone, il apparaît que l’élection de Mabanckou est en premier lieu conçue comme une révolution pour l’institution elle-même.
  • – Il s’agissait ensuite d’inscrire cette nomination dans une certaine généalogie propre à l’institution : il était important de se tourner de nouveau vers le Sud et plus précisément l’Afrique après une série de chaires plus ou moins liées à la période coloniale (soit par leur origine, soit par leur objet) et en cela, marquer une continuité dans l’objet mais surtout une rupture avec l’héritage colonial. Le discours renvoie l’image d’un Collège de France qui reste attaché à la tradition historique et anthropologique mais, au travers d’une nomination conçue et ressentie comme une ‘révolution’, s’inscrit dans un ethos de la réparation et d’un discours mémoriel postcolonial tardif.
  • – Enfin, la qualité mais surtout le statut international de Mabanckou, représentant selon lui le contact entre littérature de langue française et Worldliterature, justifierait cette nomination. Les commentaires sur l’œuvre elle-même ne sont cependant pas les plus développés. Lorsque A. Compagnon évoque rapidement la création artistique de l’auteur, c’est pour saluer un « splendide conteur » qui s’est « montré sensible aux courants les plus divers de la Worldliterature, comme on dit à présent. Sans partir en quête d’une authenticité culturelle qui justifierait une écriture africaine, vous témoignez d’une nostalgie du pays natal remarquable dans votre attachement à la mère comme source d’inspiration ». Il réactive ainsi l’image du conteur, topos en vogue depuis les années 1950–1960 et qui est, par exemple, l’un des tons majeurs adoptés dans la réception de l’œuvre d’Ahmadou Hampâté Bâ. Il ne cesse par ailleurs de le renvoyer non à la littérature ou au champ littéraire en général, mais au très spécifique « champ littéraire africain et francophone », comme en témoigne le nombre très élevé des occurrences des termes issus de ce champ sémantique : « Par votre présence parmi nous, vous donnerez une magnifique visibilité à la francophonie et au Collège de France. À la francophonie, et en particulier à la littérature francophone, parce vous aurez ici une tribune que vous utiliserez avec vigueur et sagacité » (Compagnon 2016). Une telle introduction contribue dès lors à cloisonner de nouveau, à ré-enfermer cette littérature dans les anciennes catégories, déjà réinvesties par une perspective très centralisante, à renvoyer donc systématiquement l’auteur aux contraintes d’une affiliation qu’il prétendait précisément combattre, à l’instar des signataires du manifeste de 2007.

Les métatextes d’accompagnement (discours officiels ou articles de presse) laissent à penser que Mabanckou serait au Collège de France pour des raisons qui seraient en totale contradiction avec ses aspirations déclarées. L’auteur est-il alors victime d’une logique systémique trop puissante qui finit toujours par le renvoyer dans les limbes de la périphérie ? Sommes-nous en présence d’un phénomène mettant à jour ce que Sarah Burnautzki a récemment étudié comme « les frontières racialisées de la littérature française » ?14 Dans le cas d’Alain Mabanckou, la dynamique semble plus complexe. Bien qu’il s’en défende et affirme refuser ces assignations, il contribue néanmoins spectaculairement à les provoquer. Que l’on aborde les positionnements d’Alain Mabanckou en termes de agency dans la lignée des études de Graham Huggan ou de Sarah Brouillette,15 ou en termes de posture, selon le terme introduit par Jérôme Meizoz,16 force est de constater qu’il entretient sciemment son auto-exotisation, son altérité, et livre lui-même un écho à ces attentes spécifiques qui participent massivement de son succès : Mabanckou accompagne son irrésistible marche vers le centre institutionnel d’une posture médiatique ostensiblement africanisée, entre autres en adoptant la posture du sapeur. En témoignent ses apparitions télévisuelles ainsi que les nombreuses photographies prises lors de ses leçons au Collège de France au printemps 2016, relayées par la presse et les nouveaux médias. Il entretient au demeurant le même genre d’ambiguïté par rapport au discours de l’engagement. Tandis que dans le discours il refuse régulièrement que l’auteur africain soit renvoyé systématiquement à l’engagement, une partie de sa médiatisation se fait précisément autour de cette problématique.17

Dans la version publiée de sa thèse soutenue en 2012, La fabrique des classiques africains, Claire Ducournau livre une étude sociologique très détaillée des logiques à l’œuvre dans la consécration de la littérature africaine de langue française. Son étude a le grand mérite de mettre en évidence que si effectivement les auteurs sont soumis à des contraintes par les logiques systémiques, les pressions financières et symboliques, de nombreux auteurs répondent à ces attentes en infléchissant considérablement la représentation de leur pays d’origine. Etablissant une typologie – qui comme tout regard totalisant présente du reste des aspects réducteurs dont l’auteure est consciente – Ducournau distingue notamment une figure dominante depuis quelques années :

celle de l’émigré assumé, jusqu’au cosmopolite affilié à différents milieux nationaux, au prix d’une relative coupure avec ses origines. Revendiquant son droit à écrire l’Afrique sans vivre sur le continent, il négocie cette recréation avec des agents culturels situés au nord, dotés du pouvoir de classer, qui dirigent des initiatives de promotion culturelle, des collections littéraires africaines, ou anticipent les horizons d’attente d’un public généraliste à l’échelle internationale. Un discours critique faisant de l’Afrique un signifiant décroché de tout territoire réel, illustré en partie par les approches postcoloniales, accompagne la légitimité que se sont bâtis ces auteurs, pour lesquels le roman constitue le genre littéraire dominant. (Ducournau 2017: 396)

L’image que ces auteurs donnent de la culture d’origine serait donc consciemment construite, partiellement tributaire des attentes occidentales et en tant que telle, pour reprendre Ducournau, un signifiant totalement artificiel (Ducournau 2017: 396) ; en somme, l’Afrique ne serait désormais rien de plus qu’une image littéraire, ce qui en soi ne serait pas une mauvaise chose si elle était effectivement reçue comme telle. Or, dans le contexte de réception des littératures francophones, on ne peut ignorer qu’elle est encore très souvent perçue – mais aussi présentée par certains acteurs du champ (éditeurs, journalistes, jurys de prix littéraires, etc.) – comme une expression d’authenticité. Autrement dit, les contraintes et pressions ne seraient qu’une composante du phénomène, l’autre étant celle d’une démarche stratégique d’adaptation aux lois de l’offre et de la demande. Les auteurs, certes pris dans un complexe champ de pressions institutionnelles et financières, seraient aussi partiellement les acteurs consentants de la pérennité de leur assignation culturelle et non pas seulement les victimes d’un racisme atavique et culturellement indéracinable, comme le postule Burnautzki. Par ailleurs, toujours selon Ducournau, leur succès qui les mène à occuper des positions dominantes dans les maisons d’éditions et les centres de consécration se ferait par effet domino aux dépens des autres catégories d’écrivains. Le renouveau de la perception prôné dès 1993 par Kossi Efoui n’aurait donc non seulement pas eu lieu, mais la tendance à la lecture culturaliste serait désormais renforcée par des stratégies développées par un nombre restreint d’auteurs occupant des positions dominantes.

Pour en revenir à la dynamique paradoxale dans laquelle Mabanckou est inscrit et s’inscrit, force est de constater que son hyper-visibilité a pour corollaire le renvoi à l’arrière-plan de nombreux auteurs. À l’ère de l’écran global, le spectacle, l’image et la reproduction de schèmes connus priment sur le contenu des discours et à plus forte raison sur le signifié porté par l’élaboration esthétique. À l’instar de nombreux auteurs contemporains, Mabanckou semble satisfaire à ce que Vincent Kaufmann, dans son étude Dernières nouvelles du spectacle (ce que les médias font à la littérature) (2017), en allusion à Guy Debord, désigne du terme de « spectacularisation » de l’auteur.18

Dans une période où le lectorat, y compris certains universitaires, recherche à tout prix la présence de l’auteur dans la fiction, la mise en scène médiatique prime sur la perception d’un essai, fût-il la reproduction d’une leçon inaugurale au Collège de France. Ce dernier n’atteint qu’un public restreint, de surcroît un public déjà averti. Mabanckou, certes, nomme dans sa « Lettre ouverte à ceux qui tuent la poésie » (2007) les grandes voix poétiques de l’après-Négritude, il cite en ce lieu central de consécration qu’est le Collège de France, le nom de certains de ses pairs, mais l’écho ne retentit pas. Plus que jamais, à son corps défendant cette fois, l’arbre cache la forêt.19

Au-delà de la littérature « africaine » – Essai d’une typologie de l’« imperçu »

Au-delà de la seule problématique des littératures africaines, qui a jusqu’ici nourri la perspective développée dans cet article, on remarque que des structures systémiques similaires régissent de nombreux autres domaines des littératures francophones/de langue française, que celles-ci soient issues ou non de la problématique postcoloniale.

Les pourvoyeurs de crédit, et donc de visibilité, que sont les grands éditeurs, les tenants des rubriques littéraires dans la presse, les jurys des principaux prix littéraires, etc. génèrent des dynamiques qui paradoxalement, par l’aspect inégalitaire du traitement réservé aux œuvres, fonctionnent moins comme une mise en lumière de la diversité des écritures francophones que comme leur réduction.20 Par le néologisme « imperçu » nous entendons donc des pans entiers des littératures francophones qui n’entrent pas dans le champ de perception d’un vaste lectorat non spécialisé parce que non perçus ou tout au moins non actualisés par le regard consacrant des institutions du « centre ». Il n’y a bien évidemment aucune forme de pensée hiérarchisante dans ce terme et il ne s’agit en aucun cas de négliger les divers lectorats qui ont malgré tout accès à ces œuvres (lectorat dans les espaces d’émergence de ces écrits, spécialistes des études francophones, en particulier dans le cadre des area studies qui pour nombre d’entre eux font déjà un travail remarquable d’intermédiaires vers une visibilité relative).21 D’une manière générale, on peut remarquer les phénomènes suivants :

  • – Tout d’abord, l’hypervisibilité et la « spectacularisation » d’un petit nombre d’auteurs auxquels ces instances de consécration accordent une valeur représentative a pour effet de renvoyer à l’arrière-plan, sinon à l’« imperçu », bon nombre d’auteurs qui soit ne font pas partie des cénacles, soit ne répondent pas aux injonctions de mise en phase avec les attentes supposées du lectorat.
  • – La sélection de certaines représentations génère une double dynamique : elle fonctionne à la fois comme incitation et donc invitation à des formes de réduplication de motifs, ou d’esthétiques ; et par effet ricochet, cette multiplication artificielle de certains motifs et de certaines esthétiques rend d’autant plus marginales (tant en terme de masse que de valeur symbolique) les productions qui n’entrent pas dans cet habitus. Pour l’espace caribéen par exemple, la créolité telle que formulée par les auteurs martiniquais, passant, dans le courant des années 1990, d’une position d’avant-garde à une position dominante, contribue soit à renvoyer à l’arrière-plan les productions qui ne s’inscrivent pas dans cette lignée, soit à susciter des phénomènes de reproduction. Il en va de même de nos jours pour la multiplication des récits mettant en scène la mémoire de l’esclavage et la généalogie de la violence qui en découle, directement ou indirectement, satisfaisant ainsi à un « horizon d’attente » occidental fortement marqué par la problématique mémorielle. Quant aux écritures migrantes allophones en France, elles sont aussi tributaires d’un certain nombre de passages obligés, des phénomènes de « surconscience linguistique » définis par Lise Gauvin, à la reproduction de motifs voire de « mythologies ».22
  • – Par ailleurs, des espaces entiers de création de langue française disparaissent dans l’ombre que génèrent d’autres zones. Les littératures des minorités francophones d’Amérique du Nord (qu’elles soient acadiennes, franco-ontariennnes, cajuns, mais aussi autochtones, etc.) souffrent de la prédominance de la littérature québécoise et de ses structures institutionnelles, qui pour fonctionner différemment de celles du centre franco-parisien n’en développent pas moins des structures similaires ; les littératures indo-océaniques, à quelques rares exceptions près, peinent à accéder à la visibilité accordée par la consécration centrale du fait de l’écrasante médiatisation de certaines littératures antillaises au travers desquelles une partie du lectorat acquiert l’illusion d’avoir accès aux littératures océaniques et aux espaces de créolisation dans leur ensemble ; pour ne pas parler des littératures du Pacifique, presque totalement oubliées.23 Quant aux littératures francophones d’Orient, elles restent méconnues du grand public, peu diffusées et trop souvent cantonnées à une réception scientifique.
  • – Enfin, la discrimination des genres littéraires se trouve accentuée avec une évidente sur-actualisation de la forme romanesque. S’il s’agit là d’une tendance globale de nos jours, la poésie francophone – comme le signale Mabanckou en 2007 – est particulièrement affectée.

Conclusion

Si les littératures « francophones » sont bel et bien le lieu de circulations d’influences mondiales, celles-ci, dans leur nature et leurs formes, restent néanmoins fondamentalement surdéterminées par des critères spécifiques au ‘système littéraire francophone’ tel que décrit par Pierre Halen, donc très marquées par le poids des instances franco-parisiennes. Quant à celles qui ne se plient pas aux injonctions systémiques qui s’inscrivent au sein même des poétiques, elles continuent d’être renvoyées à l’espace du non-perçu ou ravalées au rang de littératures ethno-régionales par des pans entiers de la réception.

Paradoxalement, l’exigence de reconnaissance institutionnelle énoncée par le manifeste a pris à contre-pied les aspirations des auteurs à être lus pour leurs qualités littéraires et non pour leurs affiliations identitaires. La littérature-monde, en se trompant d’objet et de diagnostic, a contribué à accentuer les dérives qu’elle voulait endiguer, en ceci qu’elle a acté et accéléré la dichotomie entre hypervisibilité et « imperçu ». Plus qu’à une véritable (r)évolution du statut des littératures de langue française, elle a ouvert la voie à un nouveau storytelling institutionnel qui permet précisément aux instances de légitimation centrales de s’auto-représenter comme ouvertes. Dès lors, le problème apparaît superficiellement comme résolu, alors que derrière cet effet discursif, les dynamiques de distinction, elles, poursuivent leur reproduction systémique d’autant plus facilement qu’elles correspondent à un « horizon d’attente » plus homogène pour ces corpus. Le problème est donc bien plus profond. Et sa résolution suppose non pas une « spectacularisation » institutionnelle de l’antiracisme (dont P.A. Taguieff a souligné dès 1995 – bien avant la mode de la discrimination positive – l’aspect mimétique dans la reproduction (inversée) des mêmes structures binaires),24 mais bien au-delà une éducation du regard porté par le lectorat sur la littérature en général. Décoloniser le regard, toujours en proie à la curiosité ethnographique ou à la recherche de l’excitation exotique ne sera pas chose aisée dans le contexte actuel de réactivation de schèmes identitaires et d’oppositions binaires ; et ce d’autant moins que le lectorat contemporain, confronté à un bombardement d’images et de discours non hiérarchisés d’un côté, et à un doute permanent sur la fiabilité de l’information de l’autre, a de plus en plus de mal à faire la part des choses entre référentiel et fictionnalisation. D’où une tendance accrue à vouloir actualiser l’auteur derrière le personnage et le référentiel derrière l’histoire. Plus que jamais, la clarification de cette question incombe aux spécialistes des « Études Francophones ». Plus que jamais, il leur appartient de contrecarrer la surdétermination du regard par le poids des consécrations institutionnelles ; quitte à mettre les moyens de la « spectacularisation » et notamment des nouveaux médias au service du développement de réseaux de compétences transaréales et par là même de créer une visibilité alternative des littératures de l’« imperçu ».