Introduction

La littérature québécoise et la transmission en territoire nordique

À l’occasion de la parution de l’ouvrage Quinze classiques de la littérature québécoise (2015), Sarah Champeau-Tessier nous livre un compte-rendu dans lequel la critique accueille avec bienveillance la parution du collectif car la valeur et la promotion du classique y sont revendiquées. Comme elle le déclare, « un classique qui cesse d’être lu, ou pire, qui n’est lu que par les érudits, n’en est pas un » (2016: 214). Au-delà d’une lecture intra-muros dont se chargera en grande partie la critique littéraire et dont l’atout est plus que nécessaire pour permettre à ces œuvres de survivre et de passer au statut de classique, la réception étrangère, transnationale, est aussi essentielle dans ce processus d’admission ou encore de reconnaissance.

L’accent de notre contribution portera précisément sur la circulation du classique, sur l’enjeu de sa transmission et de sa diffusion1. Pour ce faire, nous ferons un détour sur la notion de classique pour apporter quelques réflexions liminaires. Cette étude portera sur l’examen d’un cas spécifique, celui de la circulation des classiques québécois en Europe du Nord, notamment en Suède afin que nous en saisissions les modalités.2

Pourquoi consacrer cette étude à l’aire nordique et à la Suède en particulier ? Les raisons en sont multiples. C’est un des pays du monde dont la langue est classée comme semi-périphérique et ce, au même rang que l’italien, l’espagnol ou encore le danois (Heilbron et Sapiro 2007). Cela signifie que la littérature suédoise s’exporte bien dans le monde (soit environ 3 % de la littérature nationale, cf. Svedjedal 2012). En revanche, fait tout aussi marquant, la Suède importe plus de 30 % de sa littérature. Parmi la littérature importée, celle de langue française détient la cinquième place mondiale après l’anglais, le norvégien, le danois et l’allemand (Lindqvist 2015: 80).

La Suède est, pour plusieurs raisons, un terrain d’investigation intéressant. On y retrouve, en effet, le taux le plus élevé d’œuvres publiées en langue étrangère (Lindqvist 2015: 77).

Si l’on se reporte, par ailleurs, à l’étude de Bladh (2012: 6), la littérature francophone reste encore timidement traduite en suédois. En ce qui concerne le Canada francophone, seuls deux écrivains canadiens, à savoir Huston et Chen, ont été traduits entre 2000–2009. Si l’on se penche plus précisément sur la littérature québécoise traduite jusqu’en 2017, les chiffres semblent aussi alarmants. Les classiques québécois semblent avoir, pour reprendre l’expression de Daniel Chartier, intégré « l’histoire du silence » (2008: 79) alors que les œuvres de l’écriture migrante ou « dites de l’immigration »3 prennent place sur le marché de la traduction. En effet, depuis le début du XXIe siècle, Kim Thúy a été traduite en suédois en 2011 et 2012 (Ru), 2013 (Män), 2016 (Vi) et 2017 (Hitomi), Ying Chen a également vu deux de ses romans traduits en 2003 (Otacksamheten) et 2008 (Stilla).4 Cet engouement pour la littérature migrante n’est pas sans poser quelques ambiguïtés quant aux raisons équivoques ayant conduit à sa reconnaissance (cf. Porra 2008: 59). L’étude de Bladh confirme, en contrepartie, la large représentativité de la littérature de langue française en provenance de l’hexagone, un constat qui va de pair avec les résultats des études de réception de Cedergren et Lindberg (2015, 2016).

Si l’on parcourt la recherche de ces dernières décennies, rares sont, jusqu’à ce jour, les études de réception consacrées au Québec dans le champ littéraire nordique. Y fait toutefois exception l’étude d’E. Lauridsen (2001) dans laquelle cette dernière fait un parcours des structures institutionnelles scandinaves en établissant un relevé des différents types de collaborations avec le Québec.5 Il est aussi intéressant de noter que l’Institut d’études canadiennes a été fondé en 1995 à l’Université de Stockholm.

Finalités de l’étude et hypothèses de travail

Cette contribution touche à la circulation et la réception du patrimoine national québécois que l’on appellera « les classiques » (nous reviendrons sur la notion de classique et sur la composition du corpus par la suite). Notre examen prendra son point de départ dans la sociologie du fait littéraire dont fait partie l’histoire du livre et s’achèvera sur une étude de réception. Nous étudierons trois canaux de médiation où la littérature étrangère s’exporte au niveau de la chaîne de production, de distribution et de diffusion. Ces trois instances médiatrices sont la traduction, les acquisitions des livres en bibliothèques et leur distribution ainsi que la réception journalistique.

Une fois exposés le cadre méthodologique et les modèles de pensée de Vankat Mani (2013 et 2014) et de Michel Espagne (2013) sur lesquels nous nous appuierons pour le choix et l’examen des données, nous présenterons les résultats en les déclinant en trois temps.

Nous commencerons par offrir un état des lieux des traductions des classiques québécois existant en suédois entre 1980 et 2015. À la suite de ce recensement sera présenté un catalogue des œuvres accessibles en bibliothèques à l’heure actuelle. Dans la troisième étape de cette étude, nous procéderons à une étude quantitative et qualitative des articles de presse consacrés aux classiques littéraires québécois et écrits au cours de la même période.

Plusieurs questions sous-tendront notre réflexion lorsque sera traitée la réception des classiques de la littérature québécoise. Comment s’articule ce discours et quelles en sont les représentations majeures ? Existe-t-il une critique de la littérature québécoise consacrée à d’autres auteurs que classiques ? Finalement, nous nous interrogerons sur l’existence d’une corrélation entre la circulation des auteurs québécois canonisés au niveau de la traduction, de la diffusion en bibliothèques et de leur réception dans la presse. Au bout de ce parcours, nous ne pourrons éviter de rediscuter le concept de classique québécois.

Si ces différents axes permettront de démonter quelques rouages du circuit de circulation, de distribution et de transmission du classique québécois, cette triple approche permettra aussi de tester l’idée de consensus exposée par Viala (1992: 10). Une œuvre classique aurait-elle toutes les chances de s’exporter si elle faisait l’objet d’une réception positive multiple à travers différents canaux de médiation ?

Dans nos réflexions finales, nous reviendrons sur les modalités de la circulation du livre francophone, exclusivement du classique mais aussi de la littérature québécoise. Qu’adviendrait-il de cet héritage québécois s’il n’était préservé qu’au sein des frontières nationales ? Que seraient ces chefs-d’œuvres littéraires s’ils n’étaient pas à leur tour acheminés au-delà du Québec ? Peut-on alors toujours les considérer comme classiques ?

En partant également de l’hypothèse selon laquelle les auteurs et œuvres d’un canon littéraire national font partie de la littérature en circulation définie comme globale selon Damrosch (2014), nous rediscuterons les conditions de cette circulation dans le cas d’une littérature excentrée comme celle du Québec. Si la migration des classiques s’avère partielle, pour ne pas dire inexistante, comment définir alors, au prisme des définitions de la littérature mondiale, le canon littéraire francophone et plus particulièrement québécois ?

Le processus de classicisation

Le cas de la littérature québécoise

Les classiques de la littérature québécoise représentent un cas d’étude d’autant plus pertinent que la question est pleine d’actualité et toujours sujette à réflexion. Cette jeune littérature, à la recherche d’une reconnaissance extra muros, aurait largement accru sa visibilité moyennant de très nombreuses publications ces dernières décennies (cf. Provenzano 2012: 133–152). Certains ouvrages récents nourriraient même le désir d’accélérer leur processus de classicisation comme peut le faire penser le livre Quinze classiques de la littérature québécoise (2015) et les nombreux ouvrages ayant pour tentative de (re)construire une historiographie littéraire au Québec. Provenzano (2012: 148 sq.) retrace cette volonté, typiquement québécoise selon lui, d’avoir essayé, par de multiples entreprises, de réécrire l’histoire du Québec littéraire en partant d’une discussion liée à la valeur littéraire et à celle du canon. Comme il le souligne, « une part importante de la recherche québécoise en littérature demeure obsédée par la question du canon » (ibid.). Dans ce sillon, il nomme de nombreux travaux et à ce titre, s’inscrit le projet très ambitieux de la collection numérique de la Bibliothèque du Nouveau Monde édité par les Presses de l’Université de Montréal.6 Cette collection, existant en version papier depuis 1986, ce « musée sans murs »7 selon la belle métaphore de son fondateur Jean-Louis Major, a donné naissance à une autre entreprise encore plus vaste. En effet, cette bibliothèque a augmenté dernièrement son accessibilité en devenant également une collection numérique depuis 2008.8

La question liée au concept de l’œuvre classique mérite qu’on s’y attarde. Cette problématique a été traitée, entre autres, et de façon générale par Calvino (1993),9 Casanova (2015), Viala (1993) et, plus particulièrement dans le cadre de la littérature québécoise, par Chartier (2000) et Melançon (2004). La question liée à la valeur classique d’une œuvre est épineuse comme tout ce qui se rapporte à identifier une valeur. En s’appuyant sur Viala, Casanova, Melançon et Chartier, nous resituerons notre propre réflexion sur le classique dans la contribution présente.

Si l’on s’en tient à l’article de Viala (1993) et à l’exposé de Casanova (2015: 62–65), un classique sans transmission perd, à vrai dire, son statut de classique. Comme nous l’avons exploré dans une de nos études pilotes récentes,10 la différence de transmission et de réception est notable entre celle d’un Prix Nobel en littérature et d’un auteur classique, par exemple, et ce, à la faveur de ce dernier dont la notoriété perdure au fil du temps. Viala le précisait déjà en 1993 : « le classique, on l’a vu, ce n’est pas forcément la valeur la plus élevée, mais celle qui peut le mieux circuler, c’est la valeur d’échange sûre » (15; nos italiques). L’enjeu de la formation des canons est donc lié à celle de circulation. Et cette circulation se rapporte, à son tour, à un réseau de transmission et de réception.11 Outre cette propriété de circulation qui reste centrale pour notre étude, le classique est aussi, pour Viala, à rattacher à son autorité, sa reconnaissance, sa légitimité et son degré de consécration au sein d’une époque et des institutions. Cela reviendrait-il alors à définir en partie la valeur du classique comme une « mécanique […] du côté de la sociologie, du discours social ou des idéologies » pour reprendre les mots de Melançon (2004: 17) ? Ce mécanisme de classicisation naît, selon Viala, « d’un processus d’ensemble, de toute une série de manipulations qui ‘font’ les classiques, un processus de classicisation » (1993: 9). Et un aspect important de ce processus est précisément lié au concept de consensus, étape non seulement nécessaire mais obligatoire en matière de réception lorsqu’il s’agit de la création des classiques. Ce consensus ou cette « multiple alliance », une des hypothèses intéressantes que nous testerons dans cet exposé, a beaucoup d’intérêt dans les études liées au transfert culturel. Selon ce concept, la réussite d’une œuvre tiendrait à sa circulation dans différents canaux (l’institution scolaire, l’édition et la recherche). Viala revient, par exemple, sur le poids de certaines institutions et plus précisément sur certains acteurs au nombre desquels figurent « les enseignants, les bibliothécaires, les éditeurs, peut-être une certaine façon d’être critique » (ibid.: 14). Ces vecteurs de médiation devraient, selon lui, agir de concert. Non seulement, il est important d’examiner ces acteurs individuellement mais aussi en corrélation avec d’autres instances agissant pendant une même période temporelle. Là encore, Viala insiste sur la nécessité d’étudier ce qui historicise ces classiques en se penchant sur ce qui les a constitués en carrefours (ibid.: 14). En chemin, la multiplicité des destinataires permettrait aux œuvres d’accéder à ce statut de classique (idem; nos italiques). La notion de carrefour est importante pour saisir ce qui a justement corroboré la réussite de la circulation d’un auteur ou d’une œuvre.

C’est, sans doute, sur ce processus même de classicisation et sur cette question de valeurs que la question du classique peut être rediscutée autrement comme dans le cas de la littérature québecoise selon Chartier (2000) et Melançon (2004). Ce dernier s’interroge sur les moyens de définir le classique dans le cas précis du Québec. En effet, le Québec n’a pas encore, selon lui, un canon défini en raison de plusieurs facteurs. Les listes de classiques sont toujours à recomposer, elles sont en perpétuelle modification car les valeurs changent (2004: 13). C’est pourquoi il s’accorde à dire que le classique est « un best-seller dans la longue durée » (ibid.: 18) et non pas « le résultat d’un processus de canonisation produit par l’institution littéraire » (ibid.: 17). Cela rejoint aussi l’avis de Casanova (2015: 65) pour laquelle le classique reste une valeur éternelle. Cependant, Melançon insiste sur la valeur d’actualité du classique. Ce dernier doit être lu dans le présent pour garder sa valeur de classique et doit être constamment sujet à des relectures et être capable de surprendre le lecteur (ibid.: 22). En ce sens, nous verrons comment cet aspect pose problème dans notre étude puisque la critique suédoise semble avoir perdu tout intérêt pour ces auteurs « classiques ». Élément encore plus capital pour Melançon, le classique doit être transmis par la tradition ; ce qui manquerait cruellement aux classiques québécois (ibid.: 25) malgré toutes les entreprises éditoriales lancées depuis la moitié du XXe siècle. La difficulté de définir des classiques tient à ces valeurs d’ancienneté et de noblesse sur lesquelles Casanova reviendra en définissant les traits caractéristiques du classique (2015: 63). Comme elle le souligne, l’autorité qui revient à l’œuvre classique tient justement au fait qu’elle est ancienne, noble et prestigieuse. Par conséquent, le classique tombe hors-compétition. Cette conception du classique est largement acceptée mais pose toutefois problème dans le cas du classique québecois lorsqu’on parle de caractère d’ancienneté. Pour Mélançon, la reconnaissance littéraire des œuvres québécoises est d’autant plus difficile dû à sa jeunesse mais aussi à sa position dans le système des lettres. La littérature québécoise doit, en effet, se positionner par rapport au patrimoine littéraire français et ne peut même se comprendre sans s’y référer (ibid.: 48). Melançon propose donc une nouvelle perspective du classique en s’appuyant sur Gilles Marcotte, à savoir celle de considérer la littérature québécoise comme un processus in actu en train de se faire sans avoir peur d’ouvrir les catégories du littéraire (ibid.: 41–43). En d’autres termes, le canon n’est pas encore fixé pour Melançon mais il nécessite pourtant un recul dans le temps, d’où la difficulté d’inclure des œuvres postérieures au XIXe. L’intérêt de ces réflexions est d’avoir soulevé la problématique de la formation même du canon national québécois qui doit tenir lieu de tous ces paramètres. Pour Melançon, les classiques québécois restent encore à définir, et dans le meilleur des cas, ceux-ci se cantonneraient à quelques œuvres (ibid.: 57). L’enjeu de la relecture et de la critique est néanmoins central et est précisément l’aspect traité au cœur du livre de Chartier (2000).

L’intérêt majeur de l’étude de Chartier est d’avoir démontré les différents scénarios par lesquels certaines œuvres québécoises ont accédé au statut de chef-d’œuvre dans les années trente. Le chercheur démonte les mécanismes qui ont prévalu à l’émergence des écrivains québécois de ces années et parvient à révéler les modalités du processus critique. Celui-ci s’est avéré non seulement décisif mais vital pour ces œuvres qui seront conservées par le discours historique (2000: 282). En présentant le parcours effectué par la critique littéraire sur les œuvres les plus marquantes de cette époque, Chartier parvient à décrypter un système fondateur pour la littérature québécoise. Il en conclut que la critique littéraire a largement concouru à la création d’« une véritable littérature nationale » (ibid.: 15). Comme le signale le chercheur, « entre la parution et l’éventuelle inscription dans l’histoire littéraire, se réalise un processus critique déterminant pour la survie ou l’oubli de l’œuvre » (ibid.: 16). L’auteur a souligné comment les œuvres québécoises des années 30 inscrites dans l’histoire littéraire du pays ont satisfait à un même modèle et ce, en remplissant deux conditions : d’une part, les critiques ont toutes reconnu dans ces œuvres un élément marginal de l’œuvre par rapport au système et d’autre part, on peut déceler l’existence d’un discours critique unifié (ibid.: 287) autour de ces œuvres. Ce « discours dominant unifié » (ibid.: 30), « synthétique » (ibid.: 283) existant autour d’une œuvre est capital dans ce processus tout comme la « détermination générique » de l’œuvre en question (idem). Autrement dit, le consensus s’établit non pas entre différents vecteurs de médiation, comme le suggérait Viala, mais au sein même de la critique. C’est d’ailleurs en prenant position par rapport à ce discours critique dominant que s’écrit aussi, selon Chartier, l’histoire littéraire nationale. La phase initiale de réception d’une œuvre s’annonce donc primordiale pour ces œuvres en voie de devenir des canons nationaux (ibid.: 32). La notion de classique et la réflexion liée à la naissance des chefs-d’œuvre, telles que les a développées Chartier, se tient en grande partie dans un cadre national.

Le canon littéraire québécois au-delà des frontières nationales

Si la question qui nous préoccupe dans cet exposé dépasse celle du canon national, elle ne peut pas non plus s’en détacher complètement. Melançon a pointé du doigt la difficulté de partir d’une liste de canon littéraire québécois à l’heure actuelle et Chartier a montré comment ce processus de classicisation s’était effectué, à une époque, grâce à la reconnaissance de la critique québécoise. En réalité, si l’on voulait avoir une perspective plus juste du phénomène complexe qu’est le processus de classicisation, la réception étrangère d’une œuvre – telle que cette contribution se propose de l’étudier – devrait sans doute prendre en compte l’étude de la réception nationale. Nous le faisons en partie seulement en partant d’une liste établie même si sa délimitation reste une difficulté. Dans le cadre de cette étude, nous n’avons pu retracer le parcours de la réception nationale des auteurs québécois de la liste de notre corpus. Toutefois, en axant notre recherche autour de la réception étrangère de ces classiques, les résultats de cette étude nous conduiront à rediscuter la valeur même de ces classiques.

En suivant la pensée de Chartier, il devient certes difficile de transposer l’étude d’icônes nationales sur un autre terrain national vu que c’est essentiellement la critique littéraire qui les crée elle-même et que cette critique se développe dans un autre système de référence avec d’autres discours ambiants. De fait, le discours étranger tenu sur les œuvres étrangères reposera sur d’autres paramètres, d’autres valeurs. Ceci dit, la critique étrangère n’en reste pas pour le moins pertinente si l’on accepte le fait que le regard de l’Autre, celui de la critique étrangère, est aussi en droit de définir ses propres chefs-d’œuvre. Mais, acceptons alors au préalable que le classique au Québec ne le soit peut-être plus en Suède. Comme le rappelle Chartier, « le sens d’une œuvre peut varier d’un lecteur à l’autre et d’une époque à l’autre, ce qui permet d’envisager une histoire de la réception pour chaque œuvre, d’un point de vue synchronique (…) ou d’un point de vue diachronique » (ibid.: 25). Là encore, le canon n’est pas fixe en dehors du cadre national. Ce qui est alors complexe tient au fait que l’étude de réception faite sur un corpus de chefs-d’œuvre étranger part d’une liste de « classiques » établie au préalable alors qu’il s’agirait, en réalité, d’un processus de classicisation national. Si chaque nation crée son propre canon littéraire national, il n’empêche qu’elle puisse recréer aussi ceux des autres. Qu’en est-il alors de la critique littéraire suédoise par rapport au canon québécois défini plus haut ? Si la valeur de classique est aléatoire à certains égards et, en partie, un long processus national, l’étude de réception au niveau international conserve ses atouts et peut redéfinir l’identité de classique de ces œuvres. La question du classique québécois, et de tout chef-d’œuvre national, pose donc la question de sa réception et des valeurs qui lui sont attribuées au-delà des frontières. En évoquant ce long processus de classicisation, Casanova insiste alors sur le poids décisif des instances de légitimation (2015: 65) et sur le caractère absolu de la valeur octroyée au classique. Selon nous, ces instances de légitimation sont nombreuses et incluent outre la traduction, la critique nationale et étrangère, l’enseignement scolaire et universitaire, les prix littéraires etc. Notre étude s’attardera sur deux de ces instances : la traduction et la critique étrangère.

Corpus, méthode et concepts

Sélection des écrivains

Le corpus des œuvres classiques de la littérature québécoise a été constitué à partir de deux sources. D’une part, nous nous sommes reportée au site Internet de la Bibliothèque du Nouveau monde en listant tous les auteurs nommés ayant écrit une œuvre romanesque, théâtrale ou poétique. Comme complément à ce relevé, nous avons également consulté le collectif (2015) de Sylvain Campeau et Patrick Moreau. Au total, nous avons donc constitué une liste de 28 écrivains, romanciers, poètes ou/et dramaturges : Anne Hébert, Albert Laerge, Marcel Dugas, Claude-Henri Grignon, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Alain Grandbois, Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Claire Martin, Jacques Poulin, Jacques Ferron, Émile Nelligan, Gaston Miron, Pierre Vadebonceour, Louis Fréchette, Germaine Guèvremont, Ringuet, Antoine Savard, Alfred Desrochers, Gilbert la Rocque, Laure Conan, Jean-Charles Harvey, Hector de Saint-Denys Garneau, Réjean Ducharme, Paul Morin.

Cette liste n’est pas exhaustive et peut être sujette à critique car elle n’englobe pas les littératures contemporaines consacrées et primées (telles que Nicole Brossard, Dany Laferrière ou encore Ying Chen). Comme précisé plus haut, la recherche entreprise dans cet article repose sur une sélection d’auteurs, elle-même constituée principalement à partir du site des Presses de l’Université de Montréal. Toute liste, comme le rappelle Melançon, « reste perpétuellement à confirmer ou à reprendre » (2004: 23) et est susceptible d’être revisitée, modifiée en fonction du temps et des valeurs qui régissent une société. Même si cette étude n’a pas pour but premier de remettre en question la sélection de ce site, notre contribution ne pourra esquiver la dicussion finale portant sur la validité de cette liste de classiques et sur le classique québécois. Rappelons aussi que tous ces auteurs n’ont pas le même poids dans l’histoire littéraire du Québec mais restent à considérer, à différents niveaux, comme partie intégrante du patrimoine littéraire québecois.12 Bien que cette liste puisse apparaître aléatoire, elle n’en demeure pas moins pertinente comme point de départ pour observer ce qui se passe dans la réception étrangère.

Parcours méthodologique

Pour effectuer le relevé des traductions, nous nous sommes reportée au catalogue de Libris, la base de données la plus fiable actuellement pour recueillir les traductions (cf. Svedjedal 2012: 37–38) et ce, en procédant à partir de la sélection des auteurs de la liste citée précédemment.

Quant à la confection de l’état des lieux des livres acquis en bibliothèques ainsi qu’à leur diffusion, nous avons fait usage de la même base de données qui renferme principalement toutes les bibliothèques universitaires de Suède ainsi qu’un grand nombre de bibliothèques communales ayant choisi une affiliation.

Aucune période temporelle n’a été sélectionnée pour ces données puisque nous n’avons pas eu la possibilité de savoir quand ces livres avaient été acquis en bibliothèques sauf dans quelques cas d’exception. Les données auxquelles nous avons eu accès par Libris et qui serviront de base à notre étude renferment le titre des ouvrages des auteurs du corpus, le nombre d’exemplaires distribués en bibliothèques ainsi que le nom de ces bibliothèques.

Pour sélectionner les écrivains classiques les plus en diffusion dans les bibliothèques, nous avons opéré en plusieurs étapes. Premièrement, en fonction de chaque auteur de la liste de sélection a été pris en considération le nombre d’exemplaires de livres mis en circulation. Sachant que nous avions au total 25 écrivains visibles en bibliothèques (sur un total de 28 listés) dans la base de données et que nous avions un ensemble de 322 exemplaires en circulation dans les bibliothèques, nous avons obtenu une moyenne relative de 11.5 exemplaires par écrivains. Nous avons, dans un deuxième temps, choisi de sélectionner les auteurs les plus représentatifs de cette diffusion en optant pour les écrivains ayant au minimum onze œuvres en circulation.

La deuxième sélection faite pour obtenir les titres des œuvres les plus en circulation a été effectuée à partir d’un relevé préliminaire ayant rassemblé toutes les œuvres répertoriées en bibliothèques ayant eu au moins trois exemplaires.

Pour l’étude de réception, nous avons eu accès à la base de données artikelsök en sélectionnant tous les articles de presse parus entre 1980 et 2015 et traitant de la littérature canadienne francophone, exclusivement québécoise. Sur une totalité de 22 articles liés à la littérature québécoise en général, n’ont été retenus que sept articles ayant pour cible un auteur de la liste des classiques de la littérature du Québec. Ces articles seront commentés plus longuement dans la dernière étape de ce travail.

Une des manières de mesurer le degré de mondialisation d’une littérature est de passer par une étude de la migration bibliographique (bibliomigrancy). Selon le modèle de V. Mani exposé plus bas, nous proposerons une analyse en deux volets, d’une part en étudiant la migration physique des œuvres littéraires et d’autre part en faisant quelques observations sur la migration virtuelle ou immatérielle. Si la première englobe la production et le commerce des livres, les traductions, les acquisitions faites par les bibliothèques ; la seconde migration dite virtuelle comprend l’appropriation et l’adaptation littéraires des œuvres étrangères (Mani 2014, 289).

L’examen des biens qu’ont en possession ces bibliothèques permettra de comprendre à quel degré et sous quelles conditions la littérature étrangère circule. Accède-t-on à cette littérature en langue vernaculaire ou en traduction ? Finalement, quelle relation peut-on dégager entre ces instances majeures que sont la traduction, l’état des lieux des bibliothèques et la critique littéraire journalistique ?

À travers ces résultats, nous verrons les différentes modalités actualisées par chaque vecteur de transmission. L’accessibilité donnée au grand public et rendue par chacune de ces instances étant fortement inégale, nous serons alors encline à (re)discuter la question de la démocratisation culturelle, surtout dans un pays de tradition où la culture pour tous est devenue une valeur forte du message de la social-démocratie. Les enjeux de cette répartition sont multiples, aussi bien pour (re)définir la littérature étrangère en jeu que pour revisiter les notions de littérature mondiale, de littérature francophone et de toute histoire littéraire.13

Pour commencer, il s’avère nécessaire de définir la migration des livres et le rôle des bibliothèques dans les tranferts culturels.

La migration des livres et le rôle des bibliothèques dans les transferts culturels

Au sein des études de transfert culturel, les aspects à étudier sont illimités. Espagne (1999, 2013) retrace dans ses travaux plusieurs pistes d’investigation. Comme il le souligne, c’est en particulier à l’étranger que certains lieux deviennent des réceptacles de littérature à la fonction importante de contribuer à la circulation transnationale des œuvres. Peu se sont par exemple penchés sur ces canaux de transmission que sont les universités et les bibliothèques et qu’Espagne classe parmi ces « portails sur la globalité » (2013, 7). La matérialité de ces lieux n’a paradoxalement pas constitué un atout de poids pour l’étude de la circulation des livres. Au contraire, l’accent a souvent été porté sur les traductions, les maisons d’édition et la critique littéraire. Or, la migration des livres passe aussi par la diffusion matérielle du livre.

Dans le cadre des Transferts culturels où la notion de centre est relativisée (Espagne 2013, 6), l’étude de ces « portails sur la globalité » – au titre desquels sont nommés « des centres urbains, des universités, des bibliothèques » où viennent justement « coïncider le global et le particulier » (ibid.: 7) – permet de redécouvrir d’autres lieux de circulation et d’autres centres. Comme le souligne Espagne, « [i]l est clair que l’histoire, dès qu’elle dépasse les limites de la nation ou de l’aire culturelle dont elle est l’émanation pour intégrer des cercles concentriques plus larges, considère que les références propres à son aire culturelle d’appartenance sont centrales » (ibid.: 6).

L’intérêt que Venkat Mani a porté pour la migration des livres s’inscrit dans le cadre des études sur la circulation de la littérature mondiale. Ses recherches sont nées d’une question fondamentale : « Qui a la chance de faire connaissance avec la littérature mondiale et sous quelles conditions ? » (Levine et Mani 2013: 147). Levine et Mani se sont interrogés en particulier sur l’interaction entre les bibliothèques – aussi bien virtuelles que physiques – et sur l’enjeu de la littérature mondiale. Selon eux, la littérature mondiale a surtout été définie comme une littérature accessible et en circulation dans les canaux de distribution. La littérature mondiale serait donc avant tout à percevoir comme un acteur important du processus de démocratisation. Or, comme le souligne Levine et Mani (ibid.: 240), il y a un manque total d’intérêt de la recherche universitaire en ce qui concerne l’institution que constitue les bibliothèques. Pourtant, c’est au cœur de cette institution qu’est « définie, imaginée et redéfinie » selon eux, la littérature mondiale. Comme ils le soulignent, la bibliothèque comme institution est un espace singulier, un lieu mémoriel qui détient une puissance culturelle (ibid.: 240). Dans un cadre plus vaste, Mani propose de localiser la littérature mondiale comme le résultat d’un croisement où interagissent trois instances : les bibliothèques, les traductions et le système de production. (2014: 285). Suivant la pensée de Hesse, Mani reprend alors les avantages de la traduction comme étant une étape de démocratisation de la littérature (ibid.: 252). Comme lui-même l’avait souligné auparavant, les librairies universitaires et nationales ont toutefois un champ d’action plus restreint et plus élitiste : elles s’adressent à leurs membres et réduisent l’accès de leur catalogue à leurs membres emprunteurs. Certaines sections de ces catalogues ont toutefois été plus récemment digitalisées pour permettre un accès virtuel illimité. Cécile Rabot a également mis en valeur le rôle crucial des bibliothèques (2016) dans la diffusion des œuvres et dans la production de valeur littéraire. Et comme elle le souligne (ibid.: 2), la bibliothèque a été longtemps écartée des études liées à la valeur littéraire car elle se définissait par sa « mission de diffusion de culture ». Or, il va de soi, selon Rabot, que « le travail de sélection qui préside aux acquisitions constitue une médiation » où la question de valeur entre grandement en jeu. Rabot en conclut finalement que les choix des bibliothécaires sont souvent régis par l’institution littéraire au sein de laquelle sont décisives les « positions et dispositions des sélectionneurs », le contenu de leurs missions ainsi que le public auquel les bibliothèques s’adressent (ibid.: 14). Précisons que notre recherche portera sur les données de la sélection et sur le public ciblé et non pas sur le processus de sélection.

L’intérêt des études de Mani est – outre le fait de mettre en exergue et de réévaluer l’importance des bibliothèques virtuelles et physiques dans le monde entier – celui de mettre en corrélation cette institution vieille de tous les temps au cœur des transactions quant à la circulation et la fabrication de la littérature mondiale. Par littérature mondiale, nous nous servirons d’une définition d’acception assez large en reprenant la distinction faite par Mani entre les notions d’emprunts et de propriété (ce qui est accessible contra ce dont on est propriétaire). Mani s’est inspiré avant tout d’Herman Hesse pour rethéoriser la littérature mondiale. Hesse serait, selon Mani (2013: 248), le premier à avoir conçu la bibliothèque (personnelle) comme le médiateur de la littérature mondiale.

A l’origine du concept de « bibliomigrancy » (2014: 289) défini par Mani, se trouve la migration du livre vue selon différentes perspectives. Selon lui, cette notion recouvre :

An umbrella term that describes the migration of literary works in the form of bokks from one part of the world to the other. While physical migration of books is comprides of book production and trade, translations, library acquisitions and circulation, ’ virtual ’ movement happens througt adaptation and appropriation of narratives, in more recents time ’ virtual migration ’ has become the technical term for digitization of books. When we combine these two strands, we see that bibliomigrancy promotes and facilitates the processes of a ’ worlding ’ of literature, whereby libraries, publication venues, and new reading media play a crucial role.

Dans cette contribution, nous nous attarderons à quelques volets de ce que Mani appelle la migration physique et virtuelle de l’étude de la migration du livre.

Un des axes de pensée de Mani vise précisément à redéfinir la notion de littérature mondiale dans la mesure où : « world literature incorporates various institutions of literature, literary readings being just one of them. The act of reading is inherently connected with bibliomigrancy, the accessibility or inacessibility to imagine texts from elsewhere » (2014: 293). Seront étudiées aussi bien la quantité des traductions et l’accessibilité du livre classique québécois en bibliothèque que la réception des œuvres et leurs réappropriations faites par le discours de réception journalistique.

De fait, la question axée autour de la transmission du classique a forcément pour corollaire la question liée à la valeur littéraire et à la nature de la littérature mondiale.

Le canon littéraire québécois, une littérature pour élite ?

Une littérature inaccessible

Les données quantitatives sont significatives si l’on considère le relevé des traductions existantes des écrivains québécois appartenant à la liste des classiques. La pauvreté des données recueillies est parlante. Seules trois œuvres classiques existent en traduction à l’heure actuelle et la dernière publiée en suédois est largement datée (1985).

Tableau 1

Œuvres traduites des auteurs de la littérature classique québécoise.

Auteur Titre en langue originale suivi de l’année de publication Traduction suédoise (livre ou livre audio) suivi du nombre de livres en circulation dans les bibliothèques (entre parenthèse) Année de traduction

Gabrielle Roy Bonheur d’occasion (1945) Trumpet av bleck och drömmar (3) 1949
Trumpet av bleck och drömmar – Livre audio (1) 2005
Réjean Ducharme L’avalée des avalés (1966) Slukad, slukad, slukast (10) 1977
Slukad, slukad, slukast – Livre audio (1)
Anne Hébert Les fous de Bassan (1982) Havet var lugnt (12) 1985
Havet var lugnt – Livre audio (1) 2013

En somme, la littérature classique québécoise en version suédoise accessible au grand public se résume à trois auteurs et à trois titres : Les Fous de Bassan (1982) d’A. Hébert, publié chez Seuil, couronné du prix Fémina, L’avalée des avalés (1966) de R. Ducharme, publié chez Gallimard, et nominé pour le prix Goncourt la même année ainsi que Bonheur d’occasion (1945) de G. Roy, publié d’abord en 1945 à Montréal avant de paraître chez Flammarion en 1947 et couronné également par le prix Femina. Si l’on exclut la publication des livres audio, on observe qu’il n’y a pas eu de traduction d’un classique depuis 1985. On notera également le fait que deux de ces publications avaient été couronnées d’un prix littéraire français et avaient vu le jour dans une maison d’édition française.

La non traduction de la plus grande partie du corpus initial démontre paradoxalement la non universalité du texte classique québécois. La position normative du centre franco-français perdure et le « décentrement culturel », dont parle Provenzano (2011: 53) en caractérisant les littératures francophones est encore et toujours nié. Pour revenir à ces livres traduits, comme nous le verrons plus bas, on note qu’ils font justement partie de la liste des ouvrages les plus en circulation en version originale (VO) dans les bibliothèques suédoises. Comme le montrera l’étude de réception journalistique, seules les deux écrivaines, Gabrielle Roy et Anne Hébert, ont été commentées exclusivement et ce, respectivement en 1987 et 1994. Vu le laps de temps écoulé entre la date de parution de la traduction des deux ouvrages et les articles de presse consacrés à ces auteurs, peu de choses nous indiquent une relation de cause à effet.

Sur une totalité de 28 écrivains recensés dans notre corpus, une minorité de classiques québécois est donc accessible en suédois. Pourtant, ils ne sont pas invisibles car un nombre non négligeable de ces auteurs circulent en traduction anglaise.

Autrement dit, cette littérature s’adresse sans doute à un autre public que suédophone et viserait probablement un public lettré ou tout au moins universitaire ayant suffisamment de rudiments pour se lancer dans une lecture en version anglaise. D’après les données recueillies, on répertorie sur 28 auteurs, un peu plus de 40 % (soit douze auteurs) circulant en version anglaise parmi lesquels on relèvera les écrivains suivants (suivi du nombre de titres d’œuvres différents) : Gabrielle Roy (10), Marie-Claire Blais (7), Anne Hébert (4), Michel Tremblay (4), Jacques Ferron (3), Germaine Guèvremont (1), Gérard Bessette (1), Hubert Aquin (2), Réjean Ducharme (2), Claire Martin (1), Jean-Charles Harvey (1) et Ringuet (1). On retiendra donc en particulier les noms de deux écrivaines traduites en anglais et le plus distribuées en Suède, à savoir Gabrielle Roy et Marie-Claire Blais. Anne Hébert et Michel Tremblay arrivent un peu plus tard en tête de palmarès. Tout porterait à croire qu’un public suédois non francophone, et probablement de formation universitaire, se soit intéressé aux classiques de la littérature québécoise et en particulier à G. Roy et M.-C. Blais. En parallèle, on observe un autre fait qui renforcerait l’hypothèse selon laquelle la circulation des classiques de la littérature québécoise s’adresserait à un autre public exclusivement suédophone. En effet, le nombre d’œuvres québécoises classiques existant en version originale dans les bibliothèques est impressionnant.

Mais, une littérature visible

Moyennant une recherche par auteur dans le catalogue national, on obtient un relevé des écrivains et des œuvres québécoises en version originale (romans, poème ou théâtre) d’une importance significative. Les auteurs classiques québécois circulent en Suède mais migrent le plus souvent sans transformation linguistique, ce qui a pour conséquence de limiter considérablement l’accès à cette littérature. Qui peut se prévaloir de lire ces classiques aujourd’hui si ce n’est un public avant tout francophone et probablement universitaire ? Autrement dit, le destinataire visé est restreint et peut être perçu comme appartenant à une élite. Or, une littérature mondiale est une littérature susceptible de circuler dans la langue du pays cible. La médiation littéraire est sans doute optimale une fois traduite ; elle permet tout au moins une diffusion démocratique même si la traduction n’est pas le seul et unique vecteur de médiation à prendre en compte.14

Dans le Tableau 2 ci-dessous, figure la sélection obtenue des neuf écrivains ayant le nombre le plus important d’exemplaires d’ouvrages en circulation (voir la colonne de droite) : Anne Hébert, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Alain Grandbois, Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, Gérard Bessette, Hubert Aquin et Claire Martin.

Tableau 2

Écrivains les plus en circulation dans les bibliothèques suédoises (nationale et universitaires).

Écrivains Nombre d’œuvres différentes en version originale (suivi du nombre d’éditions recensées entre parenthèses) Nombre d’exemplaires en circulation dans les bibliothèques

1. Anne Hébert 17 œuvres (24 éd.) 53
2. Michel Tremblay 32 œuvres (39 éd.) 50
3. Marie-Claire Blais 20 œuvres (22 éd.) 30
4. Alain Grandbois 6 œuvres (6 éd.) 27
5. Gabrielle Roy 10 œuvres (19 éd.) 25
6. Réjean Ducharme 10 œuvres (13 éd.) 21
7. Gérard Bessette 11 œuvres (13 éd.) 16
8. Hubert Aquin 4 œuvres (9 éd.) 16
9. Claire Martin 4 œuvres (7 éd.) 15

De manière à augmenter la visibilité des œuvres les plus représentatives en circulation dans les bibliothèques, nous avons procédé à une seconde sélection en prenant cette fois-ci pour critère de classification le nombre d’exemplaires en circulation pour chaque ouvrage d’auteur. Nous avons ordonné les œuvres par quantité d’occurrences par écrivains et obtenu le classement suivant (cf. Diagramme A).

Diagramme A 

Œuvres les plus en circulation dans les bibliothèques suédoises (nationale et universitaires).

Indépendamment de l’ouvrage Correspondances d’Alain Grandbois qui tient un statut à part en étant d’une part un livre électronique et n’appartenant pas au genre romanesque/poétique ou théâtral, le palmarès est détenu par quatre œuvres toutes placées au premier rang : Les fous de Bassan d’A. Hébert, Une saison dans la vie d’Emmanuel de M.-C. Blais, Bonheur d’occasion de G. Roy et Prochain épisode d’H. Aquin. Kamouraska d’A. Hébert et L’avalée des avalés de R. Ducharme se partagent la seconde place.

On constatera que sur ces six romans circulant le plus en version originale, la moitié d’entre eux sont aussi des œuvres traduites en suédois : Les fous de Bassan, Bonheur d’occasion et L’Avalée des avalés. Y font exception Une saison dans la vie d’Emmanuel de M.-C. Blais, Prochain épisode d’Hébert Aquin ainsi que Kamarouska d’Anne Hébert.

Pour revenir au concept de Viala sur « la logique de la multiple alliance » (1992: 14) préconisant le fait qu’une littérature classique et de fait ayant réussi à circuler va souvent chercher à satisfaire plusieurs destinataires, on voit bien se dessiner à travers nos données un consensus entre deux types de destinataires (un lecteur suédois et un lecteur francophone), voire trois (si l’on prend en compte un lecteur suédophone académique non francophone). À partir du Diagramme A et du relevé antérieur des traductions (cf. Tableau 1), on voit se dessiner une nette correspondance entre les deux circuits de médiation : en effet, figurent en commun Les fous de Bassan, Bonheur d’occasion et L’avalée des avalées. La correspondance entre d’une part l’existence de traductions en suédois et d’autre part la grande diffusion des livres en version originale a donc un intérêt certain. En comparant avec le nombre de livres en distribution dans le cas de version suédoise ou originale, on observe que la diffusion est en faveur des œuvres traduites (Les fous de Bassan : 12 ex. version suédoise VS contra 7 ex. VO, L’avalée des avalées : 10 ex. VS contra 6 ex. VO). Curieusement, dans le cas de Bonheur d’occasion, le nombre d’exemplaires en version originale excède celui en version suédoise (3 ex. VS contra 7 ex VO).

Somme toute, l’échange semble bien inégal, pour reprendre le célèbre titre de l’article de Casanova (2002). La circulation des biens matériels et immatériels (e-book) s’avère doublement limitée d’une part par le faible nombre de traductions, d’autre part par l’importante circulation des œuvres en VO.

Les représentations des classiques de la littérature québécoise

Daniel Chartier (2000) a montré la complexité et l’enjeu de la réception et en a démonté les mécanismes quant à l’émergence des classiques au Québec pendant l’entre-deux guerres. La critique nationale, comme il le souligne, détient une place déterminante et participe vivement à « la survie ou l’oubli de l’œuvre » et à son « éventuelle inscription dans l’histoire littéraire » (2000: 16). Pour Hermetet, les commentaires des journalistes concernant les littératures étrangères « constitue[nt], davantage que pour la littérature nationale, une instance de légitimation » (2009: 26). Pour cette étude, il semble tout aussi crucial d’étudier les classiques québécois dans la critique étrangère.

À première vue, le constat à poser renforcerait les résultats précédents. Le discours ayant pris naissance dans la presse suédoise depuis trente-cinq ans (1980–2015) tend à garder le silence autour de ces œuvres. Certains noms persistent néanmoins à survivre et ce, sous des conditions particulières. Selon l’examen quantitatif au cours de la période étudiée, sept articles ont été consacrés aux auteurs classiques québécois soit un tiers de l’ensemble des articles (21 au total) consacrés au Québec entre 1980 et 2015.

Hormis Michel Tremblay, Anne Hébert et Gaston Miron ayant reçu l’honneur d’au moins un article critique chacun, on retrouve aussi nommés les noms de Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais et Claire Martin. Deux articles reviennent néanmoins sur le même auteur, à savoir G. Miron, généralement commenté pour avoir fondé la maison d’édition L’Hexagone. Le nom de M. Tremblay réapparaîtra également dans un autre article, cette fois-ci pour avoir usé amplement dans son écriture du dialecte québécois, le joual, dialecte ayant connu sa période de gloire dans les années 60 au moment de la Révolution tranquille. À côté de ces deux grands hommes, le nom d’A. Hébert sera lui aussi cité comme représentant la grande écrivaine féministe du Québec. Comme le montre le Diagramme B ci-dessus, le silence prévaut pourtant depuis vingt ans. Ces classiques ne sont plus commentés.

Diagramme B 

Répartition du nombre d’articles consacrés aux classiques.

Mais, le Québec littéraire est-il donc absent de la presse suédoise ? Non, pas complètement. Les articles recensés s’intéressent à une autre littérature québécoise, le plus souvent contemporaine et appartenant à la littérature dite migrante. Avant d’entrer au cœur de l’analyse, reportons-nous au diagramme suivant où est transposé, par période temporelle, le nombre d’articles consacrés à la littérature québécoise entre 1980 et 2015 (devant chaque auteur se trouve un chiffre indiquant la quantité d’articles par auteur).

Selon le Diagramme C, depuis 1980, la littérature québécoise est commentée en continu dans la presse suédoise mis à part entre 2006 et 2010. Sur une totalité de 21 articles consacrés à la littérature du Québec, six articles dédiés aux classiques sont signés de la main d’Heidi von Born15 qui sera, par ailleurs, la critique et auteur de plus de la moitié de la production critique de presse (11/21) lié aux écrivains québécois. À ce sujet, nous avons là un facteur de la faible diffusion de cette littérature comme le signale Hermetet (2009: 27) en rappelant l’importance du « nombre des médiateurs ». Comme elle le mentionne, « plus une langue est ‘rare’, moins elle compte de médiateurs différents » (ibid.). En extrapolant cette assertion au pays (ou province) d’où provient cette littérature, on constate en effet qu’un seul médiateur s’est chargé de véhiculer les classiques du Québec : Heidi von Born. Dans ce cas de médiateur unique, « ce sont des choix exclusifs qu’il fait partager aux lecteurs, au risque de leur donner un aperçu partiel et partial de celle-ci » (ibid.). La critique est, en effet, devenue la sélectionneuse des grands pontifes de la littérature québécoise : elle a retenu, à ce titre, quelques noms seulement.

Diagramme C 

Nombre d’articles consacrés à la littérature québécoise entre 1980 et 2015.

Par ailleurs, le fait qu’environ un quart des articles soit consacré à Kim Thúy saute aux yeux. Ceci est d’autant plus remarquable que sa consœur québécoise Ying Chen, représentante elle aussi de la littérature migrante et traduite en suédois, demeure invisible dans la presse. L’engouement porté pour Kim Thúy s’expliquerait peut-être, selon Cedergren et Lindberg (2017), par certaines caractéristiques que la critique attribue à la littérature francophone mineure telles le caractère hybride de cette littérature et son flottement identitaire lié entre autres à sa double ou triple appartenance culturelle et linguistique. Véronique Porra (2008: 59) l’avait déjà fait remarquer en évoquant comment la réception des littératures migrantes au Québec ou en France tâchaient de s’accaparer cette littérature de manière singulière en soulignant que la reconnaissance de cette littérature migrante soulève « leur potentiel différentiel » et ce, « au détriment de la prise en compte de la dimension esthético-poétique des œuvres ».

A travers l’examen des articles de presse des classiques québécois, percevrons-nous autre chose qu’une littérature démocratique, empreinte d’altérité et de non-conventionnalisme comme l’avait démontré Cedergren et Lindberg (2017) dans le cas des littératures francophones ?

L’accent populaire d’une littérature engagée et territoriale

A plusieurs reprises, le caractère subversif de l’écriture québécoise est mis en avant que ce soit au niveau linguistique, thématique ou encore esthétique.

Dans l’article du 9.01.1987 (GT) consacré exclusivement à Miron, ce dernier est dépeint comme « le premier poète québécois », loué pour son engagement militant auprès de la cause du Québec et le père fondateur de la littérature québécoise. Son nom est devenu un incontournable et l’emblème de cette jeune littérature. Heidi von Born décrit le rôle de la nouvelle maison d’édition L’Hexagone que ce dernier a fondée en 1953 et à laquelle il a donné une impulsion décisive en luttant pour la défense du Québec et de la langue française. La littérature québécoise aurait pu grâce à L’Hexagone, selon von Born, toucher un plus large public de non lecteurs. Si d’un côté, von Born met en relief la réussite aussi bien littéraire que politique de Miron, elle est aussi sensible au caractère discret et silencieux de cette figure devenue héroïque, ne serait-ce que par le prix littéraire de Molson qui l’a consacré. Heidi von Born ne cache pas l’engagement politique de cette fondation dont l’ambition est de « libérer le Québec de la peur, d’un vide identitaire et d’un mépris de soi-même » (9 janvier 1987; notre trad.). À plusieurs reprises est retracée la trajectoire de Miron, emprisonné pour s’être allié au parti des indépendantistes Parti Pris. Miron s’est battu pour défendre le droit des Québécois à la langue française. L’Hexagone est élevé jusqu’au firmament pour avoir eu le courage de sauver ce qui est typiquement québécois et pour avoir défendu le parti de ceux qui rêvaient d’indépendance.

Cet engagement politique et littéraire continue avec la grande écrivaine, Anne Hébert, qui aurait cherché à briser l’isolement culturel et linguistique de son pays. Comme le souligne von Born : « Elle [Hébert] insiste sans cesse sur le besoin de rendre son territoire visible et digne de respect et d’attention » (SvD 1994; notre trad.). Cette visibilité, Hébert, Tremblay et Miron y auront grandement contribué en offrant un visage et une voix à la littérature du Québec. La carrure internationale de ces deux premiers redonnera du blason à une littérature peu visible et Miron, en fondant la première maison d’édition québécoise, aura lui aussi permis aux Québécois de faire connaissance avec cette littérature.

Mais, la littérature classique québécoise est abordée au-delà de la langue et de la culture, c’est aussi la cause féminine qui anime ces écrivains à prendre la plume, selon la journaliste (SvD 1985). Le féminisme de ces écrivains est exalté, comme étroitement lié à leur insoumission et à leur rejet de l’Église catholique. Marie-Claire Blais, Anne Hébert et Claire Martin sont les trois écrivaines à avoir combattu pour le mouvement de libération de la femme. Elles ont aussi vu leurs efforts renforcés par le soutien de Denise Boucher et Madeleine Gagnon dont la publication de Retailles avait été une « déclaration de guerre » selon les mots de von Born (SvD 1985; notre trad.). Marguerite Duras avait aussi contribué à cette publication tonitruante. Cette littérature se positionne donc idéologiquement.

Dans un autre article, Heidi von Born fait un parcours sociologique de la situation de l’écrivain québécois (SvD 1991). Son regard met en exergue le modèle québécois, en particulier le soutien que cette littérature apporte au statut minoritaire de différentes entités : qu’il s’agisse de voix minoritaires défavorisées, de langue en situation minoritaire, du lyrisme québécois ou encore de thématiques singulières et atypiques telles la mort, l’exil. Dans un seul cas, von Born comparera Miron à un des écrivains prolétaires de la littérature suédoise, notamment Fogelström. On comprendra aussi mieux les efforts de la critique à mettre en évidence la singularité linguistique du Québec lorsqu’elle évoquera, à son tour, la situation minoritaire des Finlandais suédophones (Kvällsposten 1995). Du reste, comme le souligne aussi von Born, la population du Québec et de la Suède est comparable en nombre (GT, 6 janvier 1987).

Finalement, on peut voir se profiler un même fil conducteur dans ce que la critique décrit comme symptomatique de cette jeune littérature québécoise, à savoir d’une part la force, l’audace, la véracité et la simplicité de la langue mais aussi sa proximité poignante avec le peuple. M. Tremblay est encensé pour savoir décrire les gens de son quartier d’enfance, les uns tout aussi simples que les autres (GT 19 janvier 1987), en se servant du dialecte le joual que von Born décrit comme une tentative de sauvegarder la culture québécoise tout en étant une arme de protestation contre la bourgeoisie et la société bien-pensante, pour ne pas dire contre le contrôle normatif de la langue française (parisienne). Dans tous les cas, c’est la littérature du Québec que les écrivains de l’époque essaient de faire prévaloir.

A cet effet, von Born dressera le portrait de Miron comme celui d’un homme capable de faire vibrer le cœur des québécois. L’écrivain québécois se veut proche du peuple et cela n’est pas sans séduire la critique suédoise qui sait mettre en valeur les origines sociales simples de Miron (GT 13 janvier 1987) ou encore de Tremblay (GT 19 janvier 1987). Ce n’est sans doute pas anodin qu’il soit accordé à ce tout dernier de publier un article provocateur dans le journal Hufvudstadsbladet en 2000 « Le théâtre à l’attaque d’une culture édulcorée » (notre trad.) dans lequel Trembay dénonçait les enjeux néfastes de la mondialisation telle l’indifférence qu’elle a pu engendrer. Le théâtre, comme le défend Tremblay, sert à « élever le fort intérieur de l’être humain et à en montrer des manifestations valides pour le monde entier ». Son plaidoyer pour un théâtre universel, il le résume avec ces mots :

Le caractère universel dans une pièce de théâtre ne réside pas dans le texte écrit mais dans ses expressions humaines, dans le message qu’il veut transmettre, la beauté dans sa construction. On ne devient pas plus universel parce qu’on écrit à Paris ou à New-York et non pas à Chicoutimi ou à Port-au-Prince. (Notre trad.)

Le caractère vrai de la littérature est, sans doute, ce qui a touché le plus la critique d’où cet attrait pour l’écriture engagée aux côtés des minorités. C’est aussi ce message que désire transmettre M. Tremblay. Parfois, le fait de faire vibrer le cœur des hommes va au-delà des frontières même si cela n’est pas une condition sine qua non de la vraie littérature selon Tremblay. Pourtant, certaines trajectoires d’écrivains ont atteint une renommée internationale.

L’exclusivité d’une littérature lyrique et internationale

C’est très souvent en décrivant le lyrisme et l’humanisme de l’écriture québécoise que la critique revient aussi sur les différentes consécrations dont les écrivains ont été dotés comme si l’esthétique de l’écriture devenait le sceau de qualité digne d’exportation. L’écriture québécoise détient une force lyrique qui semble lui valoir une reconnaissance au niveau international : Paris devient alors incontournable. La grande écrivaine, A. Hébert, est le signe de cette réussite.

Mais, avant elle, von Born rappelle l’écriture de Gabrielle Roy des années 40, précédant la percée littéraire des écrivains des années 80. Ses romans sont décrits comme « humanistes », « artistiques » ou encore « disciplinés » (GT 6 janvier 1987) ; ses personnages sont pétris d’idéal. Son roman Bonheur d’occasion, traduit en suédois, semble avoir gardé l’incognito.

Hébert s’est fait un nom en s’exilant à Paris, elle a conquis le cœur de la capitale littéraire et a été consacrée en étant publiée dans une des plus prestigieuses maisons d’édition parisienne. L’écrivaine est convoitée pour son altérité et pour le maniement de certaines thématiques atypiques où l’amour est au centre. Son écriture est décrite comme « claire, limpide, dépouillée », devenant une sorte de reflet du milieu isolé, confiné et clos de ses romans dans lesquels il n’existe « ni pays, ni langue, ni visibilité » (SvD 1994; notre trad.). L’écriture d’Hébert va forcer, briser les barrières de cet enclos. Hébert cherche la visibilité. Heidi von Born voit précisément en elle un exemple d’ouverture. Selon la critique, l’écriture hébertienne a plusieurs qualificatifs : elle est « créative linguistiquement, fortement rythmique et émotionnelle ». Dans ce même article, cinq de ses romans (Les Chambres de bois, Kamouraska, Les Fous de Bassan, Le premier jardin et L’Enfant chargé de songes) sont présentés brièvement et, comme le constate la critique, un seul (Les Fous de Bassan), et non des plus accessibles selon von Born, a été traduit. Hébert est là encore peu visible en version suédoise.

À côté de cette légende littéraire, a été dressé le portrait d’une autre personne digne d’éloges, à savoir le dramaturge M. Tremblay dont Von Born décrit la grandeur du théâtre (GT 19 janvier 1987). Devenu célèbre à Paris, l’écrivain s’exporte maintenant et une de ses pièces (Les anciennes odeurs) est même jouée sur les scènes de théâtre suédoises.

La littérature francophone du Québec est souvent mise en perspective avec la littérature canadienne de langue anglaise ; son caractère minoritaire est souligné (von Born, SvD 1985). Le Québec est même assimilé à « un pays fermé et difficile d’accès sur un plan culturel » (von Born, GT 6 janvier 1987).

Cet engagement pour la langue est aussi ce qui a longtemps défini la littérature québécoise ; ce que Lise Gauvin aura tenté de définir comme un trait caractéristique de la littérature québécoise et des littératures d’expression française qu’elle regroupe sous l’étiquette Littératures de l’intranquillité (2008, 24). Comme l’écrit von Born : « Écrire au Québec est devenu un choix et une lutte » (ibid.). Les écrivains se battent pour le choix d’une langue. Ils luttent pour faire valoir leur droit à la langue française, pour faire reconnaître le français non plus comme un dialecte. C’est le dilemme de ceux qui vivent avec plus d’une langue et auquel la majorité des littératures francophones est en proie, comme l’explique et le développe Lise Gauvin en créant la notion littéraire de surconscience linguistique (cf. 2010: 21; 2003: 21–22 et 2000: 143–165). Cette recherche perpétuelle d’une langue, cet « inconfort dans la langue » est, sans doute, ce qui caractérise au mieux l’écriture de ces hommes et femmes de lettres. Cette faiblesse est aussi leur force ; cet état de fait leur donne « le lieu et l’occasion de constantes mutations et modifications » (Gauvin 2010: 21). Hébert, comme l’écrit von Born, voulait « renouveler le style et lutter contre l’isolement culturel de sa littérature et contre l’appauvrissement de la langue » (SvD 1994). Cela a été l’ambition des grands écrivains de la littérature québécoise, ce que Gauvin s’est efforcé de montré dans ses travaux.

Le Québec, « un pays fermé et difficile d’accès »

Plus de trente ans se sont écoulés depuis que la grande connaisseuse et médiatrice du Québec, Heidi von Born, concluait : « la littérature québécoise est encore inconnue et difficile d’accès » (SvD 1985) : apparemment, aucun changement n’apparait à l’horizon. La voix de von Born s’est tue depuis plusieurs années et plus personne n’écrit sur ces grands hommes de lettres. La littérature du Québec n’a pourtant pas totalement disparu mais les classiques de notre corpus ont laissé place à une autre littérature, contemporaine, minoritaire et migrante. Il conviendrait, à ce propos, d’étudier de plus près ce phénomène pour voir dans quelles mesures il correspondrait à une réalité éditoriale québécoise. Quelle littérature domine actuellement au Québec ? Quelle littérature édite-t-on et quelle littérature est soumise à la critique dans le Québec aujourd’hui ? Le courant dominant n’est-il pas justement celui des littératures marginales ou migrantes ?

À en juger les résultats de cette étude, on constate un désintérêt manifeste envers la littérature des classiques québécois. Seules trois œuvres sont traduites et la dernière œuvre en traduction date de 1985. À cela se rajoute le fait que les œuvres distribuées en bibliothèques sont essentiellement en version originale ou en anglais et ne sont donc disponibles et accessibles que pour un public francophone averti ou suédophone érudit. Cette littérature est visible pour un cercle restreint.

Et pour ce qui est du discours de presse dont la quintessence se retrouve dans la somme de sept articles, le message est ambivalent. La critique von Born se fait, à elle seule, la porte-drapeau d’un territoire en situation minoritaire sur un plan littéraire, culturel, linguistique et même stylistique. Pourtant, elle met aussi en relief la capacité de cette littérature à prendre place sur l’échiquier mondial des lettres d’expression française. Elle souligne son lyrisme, son altérité et exalte le double caractère aussi bien engagé qu’esthétique de cette littérature.

Ces premiers résultats nous font suggérer que les modalités de la circulation de la littérature mondiale sont loin de suivre le même fonctionnement lorsqu’on étudie différents circuits de la circulation transnationale de la littérature francophone. L’existence oubliée des classiques de la littérature québécoise soulève plusieurs questions. En effet, si les classiques de la littérature de la France hexagonale (tels Camus, Sartre, Duras ou encore Flaubert) sont, en contrepartie, ceux qui voyagent le mieux en Suède (cf. Cedergren et Lindberg 2015, 2016) et ce, grâce à l’action de médiateurs au capital symbolique souvent très élevé, la littérature francophone voyage certes mais à d’autres titres et pour d’autres raisons. Qu’en est-il des classiques de la littérature francophone ? Oserait-on suggérer, qu’à l’inverse de ce que l’on a observé pour la littérature franco-française où les auteurs canonisés sont ceux qui sont les mieux véhiculés, ce sont, au contraire, les auteurs francophones non consacrés, hors canon, qui ont la côte ? Les classiques francophones courraient-ils alors le risque de tomber encore plus vite dans l’oubli ? Francophonie et canon littéraire ne rimeraient donc pas.

Comme le montre notre étude, la circulation et la diffusion des livres se font à plusieurs niveaux, mais on a vu s’établir une corrélation entre différentes instances. Alors que la traduction est souvent jugée comme l’élément déterminant et révélateur pour mesurer la position et le rôle d’une littérature au niveau mondial, nous avons voulu mettre en relief le poids d’autres canaux de transmission. La bibliothèque joue un rôle déterminant dans le cas de la littérature québécoise classique mais cette littérature est lue par un public lettré, essentiellement francophone.

Comme s’interrogeaient Levine et Mani (2013: 147), qui a la chance « de faire connaissance avec la littérature mondiale et sous quelles conditions ? ». Dans notre étude, le public était souvent une élite intellectuelle. La diffusion en bibliothèques était elle aussi limitée.

Pour reprendre le concept de Viala, cette « logique de la multiple alliance » (2012: 14) semble avoir prévalu. Les seules œuvres en traduction répertoriées étaient aussi les œuvres les plus en circulation en version originale dans les bibliothèques. Pourtant, seul le roman Les Fous de Bassan a été cité et commenté par la presse. En revanche, aucun critique ne signale Bonheur d’occasion ni L’Avalée des avalées et le nom de Ducharme reste, en outre, absent des journaux. L’absence d’alliance positive entre ces trois instances expliquerait le manque d’attention porté pour cette littérature. On pourrait, en revanche, avancer l’existence d’un consensus entre ces trois circuits de médiation, un consensus pour renforcer le caractère inaccessible autour de ces œuvres. Aussi bien le discours de la presse, les résultats de l’étude bibliométrique que le maigre relevé des traductions en suédois concordent tous pour soulever l’inaccessibilité, le caractère d’altérité et d’exclusivité de ces auteurs. Aucune alliance n’est réalisée si ce n’est pour occulter cette littérature et la rendre inaccessible. Au contraire, ces trois instances ont toutes corroboré pour taire l’existence du classique québécois en accentuant son caractère inconnu ou singulier. Certes, la presse a renforcé la valeur subversive, héroïque, esthétique, linguistique de cette littérature minoritaire. La critique journalistique l’a, sans aucun doute, élevé au titre d’exemple à convoiter mais le nombre d’articles n’est pas abondant et le jugement énoncé se trouve dans les mains d’une seule et unique personne. En somme, l’autre devient tellement signe d’altérité, d’exclusivité que la circulation reste bloquée et la transmission défectueuse. Pourquoi cette littérature n’est-elle pas traduite ? La visibilité en langue originale est problématique et le silence de la presse est inquiétant. La recherche pourrait apporter des réponses supplémentaires.

Comme le fait remarquer Provenzano (2011: 52), en comparant la rhétorique consacrée aux littératures francophones dans deux ouvrages de référence, « l’écrivain francophone [dans le livre Voleurs de Langue de Jean-Louis Joubert] se voit dès lors évalué en fonction de cette norme posturale conjuguant décentrement [culturel], hétérogénéité, contestation ». Ce constat correspondrait assez bien au classique québécois. Mais, le sceau d’exclusivité linguistique, lyrique, thématique est une caractérisation singulière qui rend, selon nous, le cas des classiques québécois plus complexe. A trop vouloir singulariser l’autre, on peut aussi le rendre trop inaccessible. Thématique souvent jugée atypique, écriture dotée d’une « surconscience linguistique », lyrisme exalté de l’écriture…

En réalité, la liste des classiques québécois à partir de laquelle cette étude a pris son point de départ s’est avèrée obsolète en ce sens où ces classiques, comme l’ont montré les résultats de cette étude, ne parlaient plus à personne, du moins en Suède. Et comme l’écrivait Melançon « un texte classique qui ne parlerait plus à personne cesserait d’en être un : il tomberait au rang de pièce d’archives » (2004: 15). En d’autres termes, notre étude aura remis en question, ou tout au moins invalidé la liste de classiques établie dans notre corpus.

D’autres canaux institutionnels resteraient encore à investiguer tel l’enseignement et la recherche universitaire ainsi que le discours historiographique pour n’en citer que quelques-uns en vue de mieux comprendre la pluralité des modalités de la circulation des littératures francophones.